CHAPITRE II
a tous ces prétendus cultivateurs pour des masques et de les renvoyer dans les fabriques, leur séjour naturel » . G^esL que ses goûts d'individualisme rural hésitent à Taspect d'une démocratie urbaine et industrielle dans laquelle il ne reconnaît plus le trait arian, et qu'à ses yeux cette façon de comprendre le travail et d'exploiter les forces de la nature n'a « rien de noble, ni rien surtout qui relève le sens moral » (1).
L'aspect physique de ces insulaires s'harmonise bien avec leur âme étroite (2). «De longs habits noirs ou bruns mal taillés, de vastes chapeaux où ils s'enterrent, des mines pâles, renfrognées, un langage de la plus sèche austérité, ils ont tout cela, et l'aEFectent tant qu'ils peuvent. C'est un uniforme qui convient d'ailleurs à d'heureux mortels dont le credo favori est de damner tout le monde et, de peur d'y rien oublier, de se damner un peu avec, v Dans les rues d'Halifax, l'impression des étrangers est mauvaise, car ils constatent une assez ridicule affectation à ne pas rendre le salut, une sorte de démarche guindée, un sourcil froncé, a l'air menaçant et agressif sans aucune cause, » et ils comprennent difficilement à quoi ces manières peuvent servir chez des gens de profession paisible après tout. Quant à ouvrir un livre, c'est ce que les colons ne font jamais, car leur personne représente à leurs propres yeux la Sagesse incrée, et ils croient n'avoir besoin de rien apprendre, sachant u tout et mieux que tout » . En cela, conclut ironiquement leur détracteur, ils se montrent très supérieurs aux marquis de Molière, dont les prétentions n'allaient pas si loin, et qui daignaient encore feuilleter quelquefois le volume à la mode.
Après de telles constatations, l'on conçoit que notre observateur se refuse à voir dans l'Amérique le futur centre du monde : il se reporte, en son for intérieur, sans vouloir y faire nettement allusion, aux théories de VEssaî^ qui ne place pas la composition ethnique de l'Angleterre et surtout de l'Amérique saxonne beaucoup au-dessus de cet odieux mélange, par où
TEurope continentale est condamnée à un si noir avenir. Tout au plus, vers cette époque, accorderait-il une fois de plus à ces nations privilégiées un certain retard dans la corruption du sang, capable de foire illusion à quelques esprits superficiels. Mais, pour une foule de motifs a qu*il serait trop long de déduire » , les idées qui créent les grands peuples ont manqué, manquent et manqueront toujours à ces contrées de nouvelle découverte, a où se porte le flot bourbeux, et plus turbulent que vivant, et plus enivré que fort (1), » des émigrations européennes. En sorte que Tesprit britannique tournera de toute nécessité vers le même pôle utilitaire que Tesprit américain.
Notre diplomate visite-t-il une école normale fondée par les puritains de Tendroit, le ton ironique et dénigrant de sa narration se soutient avec une verve merveilleuse : il ne voit dans les méthodes pratiques et mathématiques de ces éducateurs audacieux que des » machines à calcul, dont le seul énoncé donne le frisson » ; que a la voie d'une érudition purement verbale ». Il ne fut pas question une seule fois de rien qui ressemblât à une idée, s'écrie le spectateur impatienté de cette classe modèle : de pareils procédés n*ont d'autre but que de tuer dans Tenfance et dans la jeunesse toutes les facultés de Tàme et de l'esprit inutiles à la vie mercantile, et de développer au contraire autant que possible les ressources de cette dernière. Erreur évidente du jugement, conclut-il, car u une population uniquement marchande ne fera jamais que des courtiers de commerce, et point une nation » . Et c'est encore une fois le souvenir de Stendhal qui effleure ici notre mémoire, avec toute son antipathie pour l'anglisme morose et l'industrialisme envahissant.
Les équipages des navires anglais avec lesquels le comte se trouve longuement en contact pendant ses allées et venues sur la côte française n'échappent même pas à sa malveillante vision. Sans doute, on y trouve de beaux hommes appartenant à la vraie race saxonne, mais aussi d'évidents métis, contaminés