‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 159 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

par un sang plus pauvre, chétifs, pâles, flétris. Et, en général, le matelot anglais n'est pas « un citoyen qui sert pour obéir aux lois de son pays, qui, contrarié peut-être de porter Tuniforme, est pourtant relevé à ses propres yeux par Tidée d'un devoir honorablement accompli » . Non, c'est un stipendié, qui est venu s'ofl^rir au joug de la discipline navale parce qu'il n'a pas trouvé d'occupation plus lucrative ou plus convenable. Et si le libéralisme plus apparent que réel jusqu'ici en Angleterre venait à détendre les ressorts de fer qui seuls constituent sa puissance, le recrutement de la marine britannique deviendrait insuffisant. Voilà qui est bien vu, sinon sympathiquement déduit, et cette conception de la fragilité des idées libérales au delà de la Manche, de la possible saillie des charpentes métalliques montrant soudain l'appareil rigide sous le revêtement de fleurs du riant cottage anglo-saxon, n'est pas d'un esprit banal.

Enfin, le spectacle des empiétements efl^rontés de l'indigène sur les territoires à nous reconnus par le traité qu'il a mission de sauvegarder font notre homme singulièrement moins indulgent aux velléités conquérantes de ces Ârians, raptores orbts. Les voilà devenus des a ambitieux et des brouillons » , de « fougueux personnages» qui ré vent de se couvrir de gloire en augmentant les possessions de la Grande-Bretagne au mépris des droits français et se montrent d'ailleurs tout aussi hostiles à leurs frères de race, à leurs trop proches concurrents, à leurs voisins des États-Unis; car, nulle part, on n'entend dire autant de mal de ce dernier pays.

En comparaison de ces êtres déplaisants, les Irlandais, que l Essai nous montrait corrupteurs à la fois de la Grande-Bretagne et de l'Union américaine, reprennent quelque avantage dans l'esprit de Gobineau. Â vrai dire, ils ressemblent par certains traits aux lazzaroni napolitains; leur nature, séduisante à l'extrême, est quelquefois médiocrement estimable, et ils forment l'antipode de l'Anglais (1). N'importe! il y a plaisir à rencontrer, même établis en fraude sur le French Shorci ces

gars bien découplés (1), roses et blonds, de grande taille, un peu lourds peut-être, mais pourvus de toute la vigueur saine et robuste de leurs ancêtres celtiques. Les missionnaires européens accompliraient une œuvre plus utile en s'occupantdc ces braves gens, si avides des consolations du ministère sacré qui leur font trop souvent défont, qu'en allant évangéliser des Orientaux et des Chinois. Il faut admirer surtout les Irlandais catholiques dans leur ville la plus importante, Saint-Georges, où la monnaie est inconnue, où le curé, unique autorité à la fois civile et religieuse, est payé en poisson pour ses services; ce lieu idyllique réconcilie décidément Tobservateur français avec les inconvénients du pays et lui apparaît comme une aimable Salente, comme une délicieuse Utopie, a Un climat sauvage et odieux, un paysage rébarbatif, pas de distractions, pas de plaisirs, pas d^argent; la fortune et l'ambition également impossibles et, pour toute perspective riante, une sorte de bien-être domestique de Tespèce la plus rude et la plus simple; voilà, à ce qu'il semblerait, ce qui réussit le mieux à rendre les hommes habiles à user de la liberté absolue sans excès et à se tolérer entre eux. » Ainsi, c'est parmi des Celtes plus ou moins fénians que l'auteur de YEssai retrouve l'idéal arian de l'odel et du viç-pati, qui se confond d'ailleurs si bien, comme nous l'avons dit, avec le programme social de Rousseau et le retour à la nature.

Si les Celtes ont ici beau jeu, en dépit de leurs compromissions finnoises d'autrefois, c'est que, devant des caractères aussi rébarbatifs que ceux des colons anglais de Terre-Neuve, le sentiment patriotique, les sympathies françaises fleurissent dans le cœur chaleureux de Gobineau plus qu'en toute autre période de sa carrière. Nulle comparaison pénible à son amourpropre national, nulle impression d'infériorité onde décadence n'effleure en ce moment son àme. C'est l'heure la plus brillante du second Empire; les souvenirs glorieux de la Crimée, ceux de la fraternité des armes franco-anglaises dans la tranchée de Sébastopol, sont tout proches; et c'est au cours d'une

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