CHAPITRE II
des croisières de la commission mixte dont le comte faisait partie que parvint en ces parages la nouvelle de la victoire de Solferino. Les officiers de la marine impériale se voient partout choyés et fêtés; ils gâtent les enfants et charment les femmes : à l'approche du stationnaire français, toutes les portes s'ouvrent, tous les visages s'éclairent d'un rayonnant sourire; tandis qu'un bal donné à bord du Gassendi met en relief les qualités de bonne grâce et de mâle courtoisie chez nos compatriotes. Aussi, après avoir médit comme nous l'avons TU des équipages britanniques, Gobineau ajoutera encore qu'ils ne sont a comparables en rien au point de vue moral avec nos bons matelots » . Nos tendances intellectuelles lui sembleront plus hautes, parce qu'elles nous permettent d'accepter des institutions donnant plus d'honneur que d'argent. L'élément français et normand de l'ancienne colonisation acadienne sera par lui proclamé bien supérieur aux gens sans aveu de l'émigration américaine. Enfin, à la ridicule école normale de Truro, il préfère hautement le Sacré-Cœur d'Halifax et les a sages pratiques des anciennes méthodes françaises » .
Nous devons nous arrêter un moment pour exposer plus en détail les vues du comte sur cette dernière question. Elle va tenir en efiFet une place prépondérante dans la Chasse au caribouy dont nous révélons en ce moment les apprêts, sur la toile complaisante où le fantasque artiste brossera bientôt devant nos yeux un tableau d'atelier, tout difiFércnt de l'esquisse exécutée d'après nature.
Oui, la femme de Terre-Neuve eut tout d'abord le malheur de lui déplaire. Déjà, visitant Halifax, où la société l'accueillit si gracieusement qu' « il n'en veut dire que du bien » , il eut Toccasion d'exprimer sa confiance dans la moralité supérieure de ses hôtes devant deux dames indigènes. Aussitôt a deux regards qui se croisèrent (1), un double sourire plein de doute et d'ironie, un double mouvement d'épaules » fort significatif, donnèrent à l'imprudent complimenteur une ample matière à réflexion. Et le fruit de ses méditations fut singuhère-
(1) P. lîi.
ment amer, si Ton en juge par les pages de la fin du volume. Pour la jeune fille de ce pays, conclut le comte, il s*agù de conquérir à tout prix un mari, ce prix fût-il Texercice d*une coquetterie, qui, il faut bien le reconnaître, na pas de limites. On a dit avec raison que les femmes orientales, se jugeant propres à un unique usage, ne portent guère ailleurs leurs pensées ordinaires. A certains égards, les jeunes filles américaines de Terre-Neuve ne sont pas fort dissemblables de ce portrait. S'il n'en existait qu'une au monde, avec cette âpreté au mariage, elle réussirait a à se faire épouser par une grande partie du genre humain « . Du reste, à pareil jeu, ce n'est pas seulement la grâce, les qualités purement aimables qui s'effacent et disparaissent, c'est aussi le sentiment d'estime qu'un homme conserve difficilement devant de semblables efforts. Retenons ces appréciations, la chose en vaut la peine, comme nous Talions voir. On prétend quelquefois, poursuit cependant l'impitoyable censeur, qu'il ne résulte pas d'inconvénients matériels de ces façons d'agir, car les filles prudemment instruites n'ignorent pas les conséquences d'un faux pas sur ce terrain. « J'ai vu, poursuit-il, des personnes de bonne foi ne point partager à cet égard l'optimisme de leurs compatriotes, et secouer la tète d'un air très significatif. « Toutes spéculations sont a de leur nature chanceuses », et il se produit inévitablement quelques krachs dans une bourse matrimoniale si fort agitée.
Quant à l'épouse anglo-saxonne, il est de mode en France d'affirmer qu'ayant goûté avant le mariage toutes les ivresses de la liberté elle se range pour jamais au lendemain du sacrement, sans plus songer désormais à ses amusements passés. Or Gobineau « n'a rien vu de semblable » : les jeunes femmes montrent un goût aussi passionné pour la dissipation que les filles; elles ne s'occupent de leurs enfants qu'autant que l'exige leur situation de fortune, sans préjudice, bien entendu, de ces attendrissements exaltés, de « ces phrases interminables dont toutes les femmes du Nord ont le secret, sans se croire pour cela le moins du monde obligées de les mettre en pratique » .