‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 161 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Tels sont les enseignements du Voyage à Terre-Neuve; ils n'ont certes ni le ton du panégyrique, ni le dessin du modèle à copier. Dix années s^écoulent cependant; puis, au lendemain de 1870, notre diplomate repasse ses impressions transatlantiques dans sa complaisante mémoire. Et voici qu'elle lui fournit une image tellement différente de celle dontilatout d'abord tracé les contours, qu'il n'esl peut-être pas de plus bel exemple de ce travail inconscient et sourd que notre intelligence accomplit sans relâche sur les données du souvenir. La mémoire, a dit cet observateur pénétrant que fut Schopenhauer, n'est pas un réservoir clos ou un sûr coffre-fort nous livrant à volonté les données qui leur furent une fois confiées. C'est une simple capacité à rappeler dans la conscience certaines impressions du passé, capacité qui doit être sans cesse entretenue par l'exercice. Or, à chaque appel nouveau d'une image ancienne sur le seuil de la conscience, le fantôme évoqué subit une déformation corrélative à notre actuel état d'esprit. Â la longue, il pourra n'être plus en quoi que ce soit reconnaîssable; tels ces récits qui, passant de bouche en bouche, finissent par perdre toute exactitude, parfois même tout sens logique.

Nous allons vérifier sur pièces authentiques cette ingénieuse analyse psychologique. La Chasse au caribou nous présente, en effet, un jeune Français du nom de Charles Cabert, pour qui son créateur nourrît les sentiments les plus ironiques et les moins bienveillants. C'est le fils d'un bourgeois, a devenu passablement riche dans des affaires où il était question de zinc, » comme l'écrit dédaigneusement notre gentilhomme. €abert tratne cependant sur le pavé de Paris une existence inutile, vide et malsaine, se propose bientôt d'épouser une figurante de quelque petit théâtre et, sur l'opposition irréductible de son père, entreprend de guérir par un voyage ce ridicule chagrin d'amour. Il fera voile vers Terre-Neuve pour y chasser le caribou^ sorte de mouflon particulière à l'île, dont un Anglais boulevardier lui a dit des merveilles. Il se commande en conséquence un costume de chasse resplendissant, se procure les armes les plus perfectionnées et s'embarque,

muni d^une lettre de recommandation pour un négociant de Saint- Jean, nommé Harrison.

Ce Harrison, ses huit fils, ses six filles, ses amis et tout son entourage sont des géants aux allures à la fois joviales et brutales, bien qu'ils se montrent aussi capables à l'occasion de tendresse et de sensibilité. Bousculé par les effusions herculéennes de ses hôtes, sans cesse enlevé de terre entre leurs bras puissants, le poignet disloqué par leurs shakehands énergiques, Gabert fait ici figure d'un Gulliver égaré dans le pays de Brodingnag. « Il éprouvait Tinstlnct secret de sa faiblesse, honorable, flatteuse même, puisqu'elle provenait de la distinction exquise de sa nature, mais enfin de sa faiblesse, et, partant, de son infériorité vis-à-vis de ces natures brutales; on peut imaginer que, dans le temps où les barbares du Nord envahissaient V Italie et, de gré ou de force, s'asseyaient dans toutes les chaises curules de l'empire, les Romains élégants, qui, réellement, ne pouvaient prendre au sérieux des gens pareils, devaient éprouver des sentiments analogues. «

Cependant, sous les regards ahuris du jeune Français défilent quelques types déjà esquissés dans le Voyage à Terre-Neuve; mais, par un phénomène analogue à celui q\ie nous avons signalé dans les Nouvelles asiatiques^ ces figures sont déformées, métamorphosées comme des objets contemplés à travers quelque lentille asymétrique, par l'interposition de sentiments tout nouveaux chez leur peintre. Celui-ci nous avait signalé, par exemple, dans la ville de Saint-Jean, la puissance prépondérante des intrigants politiciens, « en état de faire beaucoup de mal un jour (I). » Ces hommes, disait-il, sans grandes ressources, d'esprit turbulent et vaniteux, tourmentés d'ambitions un peu maladives, recherchent à tout prix des places, et s'efforcent pour cela de parler aux masses populaires le seul langage qui puisse les émouvoir, c'est-à-dire celui de la violence religieuse et politique. Or, voici paraître dans la Chasse au caribou un certain O'Lary qui joue précisément ce rôle, en même temps que celui de fiancé d'une des nombreuses

(i) Voyage k Terre-Neuve, p. 242.

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