‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 165 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

fut en effet à Stockholm que les deux hommes se rencontrèreut pour la première fois, dans une maison amie et, tout d*abordy sans avoir été présentés Tun à Tautre. a Un front éleyé et noble, une impériale grise, à la française, un regard spirituel et bon, » tels furent les traits de physionomie qui frappèrent avant les autres le visiteur allemand chez le personnage étranger dont il ignorait le nom et la situation sociale. Bientôt, une discussion s'étant engagée sur Tart romain de répoque adrienne, comparé aux productions du siècle de Praxitèle, Gobineau, devenu sculpteur passionné depuis son séjour en Grèce, se sentit sur son terrain et développa toutes les séductions de sa verve érudite et prime-saut ière : il se montra « vif, ardent, parfois peu renseigné, parfois profond», ainsi qu^en juge finement le témoin attentif de cette passe d'armes esthétique. La sympathie s'éveilla aussitôt entre ces deux esprits distingues, et peu après M. de Herlefeld s'en alla voir chez lui notre ministre. Le comte était alors logé près de Tun des ports de Stockholm, dans un quartier peu aristocratique» occupant le second étage d'une maison de la Nybrogatan, et menant un train de vie fort modeste pour sa qualité. Les jeunes attachés de la légation de France parlaient en souriant de la patte de lièvre qui terminait le cordon de la sonnette à la porte de leur chef; mais M. de Hertefeld assure que c'était là pure légende et mauvaise plaisanterie d'écervelés, incapables de comprendre la dignité d'une vie toute stoïcienne. Les affaires du comte étaient à ce moment assez embarrassées : il avait montré, dans la gestion de sa propre fortune, cette libéralité, cette prodigalité même quelesÂrians prisaient tant chez leurs chefs de paix ou de guerre; il s'était vu en conséquence exploité par des intermédiaires indignes de sa confiance, et il vivait alors en garçon, se réduisant courageusement au strict nécessaire, afin de pouvoir soutenir de loin sa famille, demeurée sous un climat plus tempéré.

Son intérieur conservait un aspect tout oriental, reflet de ses plus heureuses années : le tchibouk, le narghileh, le pilaw y jouaient un rôle éminent, et son factotum, Honoré Michon, était un chrétien de Syrie, qui avait accompagné le comte en

Europe après lui avoir d'abord servi de drogman. Enfin de nombreux animaux domestiques : perruches, perroquets, moineaux, animaient la solitude de cet original logis.

La sculpture et la littérature trompaient les soucis et remplissaient les loisirs du maître de la maison. M. Schemann a donné (1) une énumération assez complète de ses travaux plastiques de ce temps : ils se rapportent souvent à ses préoccupations historiques et philosophiques. C'est ainsi qu'il exécuta successivement un buste de Walkyrie, écho de ses préoccupations odiniques; le bouclier d'Âmadis, par analogie avec celui d* Achille, et à titre d'illustration de son grand poème sur ce héros; des personnages de Dante, inspiration de ses amitiés italiennes sans doute; un Bouddha même et un a Bouddha s'avançant vers le Nirwana ! « Quantum tnulatus ! Et combien Tascétisme noir devait avoir fait de progrès dans le cœur de l'ancien partisan des brahmanes! Son talent lui obtint aussi la commande d'un monument destiné à perpétuer la mémoire de la duchesse de Melzi, commande qui lui échut à la suite d'un concours public, où son projet fut couronné. Mais les professionnels évincés l'auraient ensuite chicané sur l'exécution de son ébauche, transformant pour lui ce triomphe en amertume.

Il croyait maintenant trouver la même malveillance de la part des hommes de métier sur le terrain littéraire. Après avoir supporté avec une belle indifiFérence le peu de retentissement de ses œuvres de jeunesse, il devenait agressif vers la fin de sa carrière contre ceux qu'il accusait de lui barrer le chemin de la renommée, et il en vint à imaginer une sorte de conspiration du silence ourdie contre sa personne : tel Schopenhauer reprochant aux a professeurs de philosophie » d'avoir ignoré d'abord à dessein ses ouvrages, puis dissimulé craintivement la connaissance qu'ils en avaient acquise en secret. Le comte assura même un jour devant quelques intimes qu'un savant de son pays écrivit son livre sur les langues sémitiques en s'inspirant de VEssai, mais en évitant avec soin d'en nommer l'auteur. Évidente allusion à Renan, mais non moins évidente illusion

(1) Dans la préface de sa traduction des Souvelies asiatiques.

Page 1