‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 166 sur 230 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

d^inventeur! La vérité est que Renan, orientaliste de goût comme Gobineau, ayant de plus puisé aux mêmes sources allemandes et passé sa vie à réfléchir aux mêmes problèmes^ est arrivé parfois à des conclusions analogues. Cette commune préparation explique surabondamment quelques concordances d'ensemble et n'exclut pas d'ailleurs certains emprunts de détail. C'est là un sujet auquel nous reviendrons.

Ses admirateurs les plus convaincus avouent que son entourage ne le prenait guère au sérieux vers la fin de sa vie. C'est que, nous l'avons fait observer nous-même, autant l'f^^ai^ cette oeuvre si réfléchie d'un si jeune homme, autorisait 4e sérieuses espérances, autant, dans son âge mûr, le précoce penseur avait lâché chaque jour davantage la bride à son dilettantisme fantaisiste. Il eût fallu beaucoup d'attention et une sympathie qu'il ne trouva qu'à Bayreuth, dans les deux dernières années de sa vie, pour discerner les germes durables et féconds dans le fatras de sa trop vaste production littéraire, a De vieux amis savaient à peine qu'il eût écrit, rapporte l'anonyme des Bayreuther Blœtter^ et considéraient en tout cas ses productions comme des bizarreries d'original. M. de Gobineau voudrait nous ramener au moyen âge, disait devant lui un ancien ministre italien qui se vit relever vertement par cette réponse spirituelle. »- Oh! pas vous, monsieur! Moi, c'est autre chose. » Mlle Malvida de Meysenbug, qui a communiqué au docteur Kretzer ses impressions sur le comte à Rome, vers 1878, ne lui accorde que beaucoup d'esprit « à la française ». Et il constatait lui-même avec une philosophie un peu attristée cette ordinaire attitude de l'opinion vis-à-vis de sa personnalité. Un jour il rencontra dans un salon ami, après de longues années de séparation, un de ses anciens collègues, jadis plénipotentiaire d'une petite cour allemande, et la maitressse de maison demanda à ce dernier s'il connaissait le gentilhomme français, a Ah! le 6on Gobineau ; je crois bien, que je le connais, » répondit à peu près le visiteur. Voilà comme on méjuge, chuchota le comte en souriant à l'oreille de ses voisins.

Malgré le silence décourageant de la critique à son égard, l'activité littéraire de Gobineau était loin de se ralentir durant

868 (lernlère8 années. Outre les œuvres publiées que nous analyserons, il mena de front la préparation d'un grand nombre de travaux qu'il ne put achever, depuis une traduction de son cher Koush'Nameh et une étude sur la politique russe en Asie, jusqu'à un roman, le Voile noir^ qui devait être la contre-parlie obscure des lumineuses Pléiades^ et une autobiographie, couronnement de son édifice historique, dont la lecture eût été bien intéressante. Ses lettres de ce temps, publiées par M. de Hertefeld, sont l'expression fidèle de son état d'esprit : on y lit d'abord un sentiment d'opposition de plus en plus marqué aux préférences gouvernementales de son pays. Gomment, ditil, serait-on patriote quand le mot patrie ne représente plus que Gambetta, Grévy, les orléanistes, les impérialistes et surtout le besoin universel de gagner de l'argent? Puis on y remarque une tendance croissante vers cet ascétisme volontaire, ce stoïcisme hautain dont nous avons signalé les premiers indices dans les Souvenirs de voyage. La plupart des pages de cette correspondance traitent de l'utilité de la douleur, de la manière d'en mettre dignement à profit pour notre progrès moral les sévères leçons. Elle est l'épreuve d'élection pour les nobles âmes, la pierre de touche des hommes de valeur. Chez ceux-là, elle est innée. (4 Rien ne crée autant de bien que la douleur, * écrit-il le 27 septembre 1874; et encore, de son château de Trye, le 20 août 1878 : a Chacun souffre, a souffert ou souffrira jusqu'à l'extrême limite de ses foirces. » 11 est bon d'avoir présentes à la mémoire les dispositions de sa pensée avant d'entreprendre l'étude de ceux de ses écrits qui sont datés de cette époque et nous prépareraient, sans une telle précaution, des surprises plus grandes encore que celles dont il nous a faits coutumiers.

Les Pléiades ouvrent brillamment la série dernière dont nous entamons l'examen, car ce roman (édité à la fois à Stockholm et à Paris eu 1874) renferme des morceaux de premier ordre. Il demeure inégal et incomplet sans aucun doute, Gobineau n'étant pas l'homme des besognes achevées, ni des ouvrages fouillés dans leurs détails, mais plutôt le prophète

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