‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 167 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

aux inspirations irrésistibles, le voyant des nuits d'orage, illuminées d'intermittents éclairs. Toutefois, proclamons qu'il n'a jamais atteint autre part à la finesse d'observation, à la vérité d'analyse dont il fait montre en maint passage de ce livre bizarre, qu'on nommerait à bon droit un tiers de chef d'œuvre. Et d'abord, une philosophie renouvelée, une interprétation inattendue de l'aryanisme se fait jour dans les premières pages du volume, qui ont surtout pour objet d'en éclaircir le titre mystérieux. Cet aryanisme, qui pourrait être nommé individuel et intellectuel, ne réclame plus de ses élus nul diplôme généalogique, nulle attestation bien en règle d'origine aristocratique, mais seulement des titres spirituels et moraux qui leur soient personnels. Éclairé sans doute par la mise au point de son Otiar-Jarly qu'il s'occupait de rédiger vers cette époque, Gobineau renonce à chercher les supériorités contemporaines ou futures dans la descendance authentique et sans mélange des Arians. Les croisements ethniques ont été décidément trop étendus pour permettre encore une semblable exigence. Seulement, par un dernier témoignage de pitié que la Providence accorde au genre humain fourvoyé, par un miracle inexpliqué d'atavisme, les grandeurs ancestrales reparaissent quelquefois en de certaines natures privilégiées, qu'on pourra dès lors rencontrer aussi bien au dernier degré de Téchelle sociale que vers son faite, envahi désormais par une impure cohue de vilains. Ce n'est pas qu'il soit nécessaire de répudier pour ces héros toute prétention nobiliaire, ou de renoncer à établir de son mieux sur des titres précis leur descendance divine; et nous verrons en effet les adeptes de cette foi, à commencer par son inventeur, ne se refuser nulle complaisance généalogique pour leur compte. L'on sait que les romantiques aimaient déjà à faire de leurs héros des bâtards de grands seigneurs. Mais il est permis désormais de se montrer plus coulant qu'un d'Hozier sur la qualité des preuves, et d'attribuer volontiers à autrui comme à soi-même une illustration d'origine qui sera suffisamment démontrée a priori par le caractère éminent du rejeton. C'est ainsi que Richard Wagner pourra bientôt prendre place sans trop de peine au panthéon

de TaryaDismc intellectuel, en dépit de son humble extraction (1).

Le début des Pléiades nous présente trois voyageurs de dis tinction, Tun Anglais, le second Français, le troisième Allemand, attablés coude à coude devant le panorama du lac Majeur, et mettant en commun les conclusions philosophiques que leur inspira le spectacle de la vie. L^Anglais, à qui sa nationalité permet évidemment de faire montre d^une bizarrerie toute insulaire, inaugure ses confidences par ces mots énigmatiques : « Nous sommes trois calenders, fils de rot... « et justifie bientôt en ces termes Texorde inattendu que lui ont fourni les Mille et une nuits,

a Quand le conteur arabe, prêtant la parole à son héros, débute dans ses récits par lui faire prononcer ces mots sacramentels : Je suis fils de roi..., il ne se trouve pas une seule fois sur plus de cent où le personnage ainsi présenté soit autre chose, quant à son aspect intérieur, qu'un pauvre diable fort maltraité de la fortune, u C'est en efFet d'ordinaire un derviche en guenilles, un naufragé mourant de faim, un estropié réduit à vivre de la charité publique, mais jamais, en tout cas^ soit que TafFaire tourne bien, soit qu'elle se termine mal, il n'est davantage question de la Majesté inconnue à laquelle le personnage prétendit devoir la naissance. Pourquoi donc le conteur sémitique fait-il ainsi de son porte-parole un prince voyageant incognito? C'est parce qu'en prononçant cette parole magique : « Je suis fils de roi, » le calender établit du premier mot, et sans avoir besoin de détailler sa pensée, qu'il est doué de qualités particulières, précieuses, en vertu desquelles il s'élève naturellement au-dessus du vulgaire, a Je suis fils de roi... ne veut donc nullement dire : mon père n'est pas

(1) Dans la « RenaÎMance » de Gobineau, dont nous parlerons bientôt, il fait pourtant tenir un langafre plus strictement aristocratique ù son Michel- An{ye, en qui les disciples de Wagner aimaient à reconnaître un portrait accompli de leur maître. « As-tu jamais remarqué, dit Buonarottt à son ami Granacci, qu'un homme sorti de rien soit devenu un bon artiste?... Si ma famille n'était pas issue des comtes de Canoséa, je ne serais pas ce que je suis, et je voudrais qu'il fût interdit sous peine de mort à ces parvenus d'oser jamais placer un doigt sur un ciseau ou sur un crayon. » (P. 243.)

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