‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 169 sur 230 · CH^\PITRE III · texte numérisé non relu

CH^\PITRE III

expression courante dans la liltérature socialiste que de désigner la bourgeoisie par cette épithcte : les dix mille d'en haut, parce qu'elle a Tavantage de donner aux compagnons Tassurance de former une majorité écrasante dans TÉtat. On voit que Taryanisme des Pléiades est aussi précis et plus exclusif encore, dans sa conception aristocratique, au point de ne reconnaître dans le vieux monde qu'un nombre si restreint de a cerveaux bien faits et de cœurs bien battants » . Ajoutons que le voyageur allemand du lac Majeur considère même cette évaluation comme « fort exagérée » .

Pour le surplus du genre humain, voici ce qu'en font les trois philosophes improvisés. L'ensemble de leurs contemporains leur apparaU comme n une barbarie sauvage, louche, maussade, hargneuse, laide, qui tuera tout et ne créera rien » . Dans ses rangs, on distingue les « Drôles » , qui conduisent le tout, et pour qui l'auteur du roman, en cela précurseur encore de certain aryanisme contemporain, montre une visible complaisance. Ceux-là ont leur utilité, car ils préparent au monde moderne le sort dont il est digne : et, sans assurer qu'ils soient le sel de la terre, on peut pi étendre qu'ils en sont du moins la « saumure » . Derrière eux viennent les « Imbéciles » , prêts à faciliter, sans y rien comprendre, la tâche des démolisseurs conscients; ils s'occupent des détails, a portent les clefs, ouvrent les portes, inventent les phrases, pleurent de s'être trompés, assurent qu'ils n'auraient jamais cru. » Et la suite du roman nous en offrira un vivant exemplaire. Enfin, au-dessous de ses aimables personnages, déchaînés par les seconds, exploités par les prenners, grouillent les a Brutes » , la foule, la grande masse populaire, ruée en troupeaux éperdus vers des destins ignorés.

Pour résumer ces vues sur le temps présent, nous dirons que les « fils de roi » sont comparables à des astres, seuls élincelants et radieux dans un ciel abondamment peuplé d'êtres malfaisants et obscurs; bolides éteints « qui sillonnent le silence et vont porter dans quelque recoin des abîmes inconnus un reste de matière, un souffie impur de soufre et de gaz délétères » ; animalcules propagateurs de la peste et du typhus,

nuages de sauterelles, meurtriers des moissons. Au sein de ce chaos innomé, les trois mille élus de la naissance se groupent en « Pléiades » lumineuses et sereines^ se cherchent et se joignent par des attractions puissantes, par quelques nouyelles affinités électives, et sont seules dignes d'occuper une âme pensante. Tel est le préambule du récit.

Il faut reconnaître qu'on trouverait difficilement une transition satisfaisante entre ce dialogue philosophique et Faction du roman proprement dit, si ce n'est qu'un grand nombre de couples y nouent et dénouent tour à tour sous nos yeux leurs liaisons sentimentales. Toutefois une préoccupation apparaît très évidente dans les complexités de Tintrigue. C'est celle de nous fournir tous les éléments d'une psychologie comparée des trois grands peuples de l'Europe occidentale, dont les représentants de choix seront ici les interprètes de la pensée de Gobineau renouvelée après 1870. Âuasi, pour donner quelque aperçu de ce piquant tableau de mœurs et pour en tirer quelque enseignement, sera-t-îl convenable de ranger d'abord par nationalités les nombreux personnages du récit, puis de contempler un instant leur visage à la lueur capricieuse du fanal tantôt éblouissant, tantôt fumeux, que tient en main leur créateur.

Voici la France d'abord, et nous soupçonnons a priori que son enfant lui sera maintenant sévère. Elle est le plus souvent représentée par le sémillant Louis de Laudon, l'un des trois calenders du dialogue initial, dont l'entrée en scène est bien ironiquement spirituelle, a Vous avez l'un et l'autre, dit-il à ses compagnons, un grand malheur : vous êtes étrangers. • Étrangers à quoi? interrompt l'Anglais. « Dans tous les pays du monde, quand on n'est pas Français, on est étranger, » continue Laudon sans se troubler. Voilà qui est plaisant, mais l'on pourrait objecter à Gobineau qu'il lui sied mal de railler un pareil trait de caractère; les Anglais le possèdent sans lui donner cette expression risible; en soi, il est l'indice delà force et fit jadis la grandeur de la France. Un observateur tel que Nietzsche ne s'y est pas trompé, quand il a proclamé aristocratique dans le vrai sens du mot le dédain tranquille des cul-

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