CHAPITRE III
tures étrangères. Seulement^ Laudon n'applique cette vanité nationale qu'à des avantages mièvres et ténus. Être étranger en ce sens, poursuit-il en effet, « cela rend inapte à posséder jamais une foule de délicatesses, de perfections petites, mais charmantes, de raffinements particuliers auxquels Fesprit français seul peut prétendre, v Quant à lui, il serait désolé de manquer de distinction, de tact, d*à-propos, de mesure et, dans Tacception la plus élevée de ce mot, de ce que nous appelons le bon sens. Nous verrons que le bon sens, entendu à la française, est d'ordinaire la béte noire de Taryanisme; Gobineau ne manque pas de condamner en termes excellents d'ailleurs cette bourgeoise qualité. Quand son ami anglais exprimait une idée (1), « rarement Louis en apercevait la source et en voyait la portée; généralement cette idée lui paraissait plus étrange que juste; car ce qu'il appelait justesse devait nécessairement être court, commencer dans le connu et finir dans le banal. Cette stérilité, que les Français décorent du nom de précision, indignait Wilfrid, mais ne le rendait pas aveugle pour le fonds de droiture et de loyauté qu'une triste éducation et une fausse pratique de la vie n'avaient pas entamé chez son compagnon de route, n Laudon est d'autant plus récalcitrant aux aperçus nouveaux, qu'il craint sur toutes choses de passer pour dupe, et qu'il a la résolution bien arrêtée de faire l'impossible pour éviter un pareil malheur. Le baccalauréat et le club des « Moutards » furent les deux objectifs de son adolescence. A ce dernier cercle, il est devenu a quelqu'un » ; son opinion y a du poids, et un cheval dont il parle mal n'est pas coté haut dans les paris. C'est un homme d'honneur, un cœur de substance légère, facile à féler, aussi facile à raccommoder. Perspicace pour les petites choses, myope pour les grandes, il est surtout curieux, curieux à l'excès des affaires des autres, et l'intérêt vrai, réel, sympathique, qu'il y prend le dédommage du peu de sérieux de ses propres affaires. Car, de sa personne, il n'a rien fait, et il ne lui est jamais rien arrivé depuis qu'il est au monde. Bien plus, il n'avait jamais quitté la France avant
33ti LE COMTE DE GOBINEAU
le voyage où nous le surprenons. A quoi bon s'éloigner de Paris? Cette ville ne contient-elle pas Tunivers. Toutes ces touches spirituelles forment, en résumé, la silhouette d*un Camors édulcoré, beaucoup moins intelligent et moins dangereux, par conséquent, que son prototype; tin Français, sans aucun doute, mais seulement l'exemplaire d'une coterie, et combien éloigné d'être le Français!
Quant à ses tendances amoureuses, y reconnaisse qui pourra la manière gauloise ! Laudon nourrit un sentiment d'un ordre bien particulier pour la femme d'un de ses amis, Henri de Oennevilliers. Il est épris de Lucie, mais, comme il serait très fâché qu'elle le fût de lui, il évite avec le plus grand soin de la voir en tête à tête. Pourvu qu'il aime avec un certain degré de retour et surtout rien d'exagéré, rien de faux, rien d'hypocrite dans ce qu'on lui rend, dans ce qu'on lui ofiFre, dans ce qu'on lui donne, il n'a nulle disposition à demander des extravagances, n'étant pas lui-même propre à en faire. Je serais, dit-il, au désespoir de me créer des torts envers Gennevilliers. u Lucie en mourrait, ou si elle n'en Ihourait pas, je le paierais un tel prix que je ne veux pas l'y mettre... Encore une fois, ce n'est pas de l'héroïsme, je le sais. Mais pourquoi irais-je m'accabler de travaux que ni les besoins de mon cœur, ni les volontés d'aucun Eurysthée ne m'imposent?... La sincérité personnelle est une vertu plus rare que l'intempérance amoureuse, et plus virile, et plus mâle assurément, et celle-là, je me rends cette justice, je la possède. » Devant cette description, son ami anglais lui fait observer avec pleine raison que ce qu'il nomme amour, par fatuité sans doute, est tout simplement de Tamitié. Mais un pareil trait serait-il donc chez nous national? Non, toute cette psychologie nous parait encore du Feuillet subtilisé, re^seuce d une quintessence, et la vérité en doit être singulièrement limitée dans le temps comme dans Tespace. Ajoutons que, malgré ses débuts ridicules, ce Laudon a de 1 étoffe, car la fin du roman le montrera transformé, fortifié, virilisé par la fréquentation de ses amis étrangers, et en bonne voie pour prendre place à juste titre parmi les constellations des PUt\:JtS.