‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 171 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Gennevilliers, le mari de Lucie, si peu menacé dans son honneur par la double flamme qui brûle discrètejnent à ses côtes, oEFre une amusante caricature d'économiste mondain ; il pourrait compter parmi les a Imbéciles » que les fils de rois stigmatisaient tout à rheure ; c'est un doctrinaire bavard, un pédant de libéralisme, digne précurseur des personnages du Monde où Fon s'ennuie. Les réformes sociales, qu'il avait sans cesse à la bouche, dit son créateur, « il y tendait : c'est encore un mot moderne pour exprimer qu'on veut une chose, sans la vouloir, parce qu'elle est impossible. » Et tout son édifice bénévole d'améliorations administratives «reposait sur un fond de sable, composé d'une grande douceur d'Ame, d'une honnêteté timide, du culte pieux de la phrase, de beaucoup de faiblesse, de quelques doutes mal enterrés sous une couche de dogmatisme tranchant » . Au bras de ce sot, qu'on ne peut même pas dire inofifensif, Lucie est chargée d'incarner la femme française, et s'en acquitte assez piètrement, selon la volonté bien arrêtée de son créateur (l). Jolie, délicate, sincère, candide, elle est aussi très élégante, avec un ordre merveilleux dans la conduite de sa maison ; ses enfants, doux, paisibles, bien élevés, n'ont jamais besoin d'être grondés; et ces résultats ne seraient pas à dédaigner vraiment, malgré les intentions perfides du portraitiste; mais Mme de Gennevilliers est en même temps superficielle, futile et sans âme. Sa lettre à Laudon (2) est un modèle de la convention mondaine dans toute sa maigreur. Elle paraît d'ailleurs répondre aux intentions de son platonique adorateur en l'aimant moins encore qu'il ne l'aime : et voici une bien fine indiscrétion sur la nuance de son sentiment vis-à-vis de Louis. Dans le fond de son cœur a s'amusait d'une manière innocemment ironique, ou mieux ironiquement innocente, un tout petit instinct, dont les traits, comme ceux d'un bébé char-

(1) Nous entrevoyons aussi Mlle de Blanchefort, qui n'apparaît un instant que pour être ainsi accoutrée : « une bonne petite personne, peu jolie, peu spirituelle, bien née, riche, sachant lire, écrire, compter, ayant appris par cœur une Histoire sainte arrangée, une Histoire de France composée, quelques extraits châtiés de littérature, etc.

mant, n'étaienl pas nettement formés. Ce petit instinct, gracieux, un peu cruel, mais si jeune, si Eûble en Téritë, ne méritait pour ces raisons aucune réprimande. Puisqu'il fiaut s'expliquer^ Lucie souriait en elle-même de ce qu'Henri (son époui ne s'apercevait pas de Tamour qu'elle inspirait. Lucie jouissait surtout de cette imperceptible perfidie quand elle entendait son mari ordonner à Tavance ce que ferait ou ne ferait pas LaadoD d'après ses sages avis. « Si je le veux, a murmuraît-elle bien bas.

Voilà Gobineau devenu Témule de Marivaux, et non saDS succès, n'est-il pas vrai? N'importe, à la fin du volume, Laudoo converti verra Mme de Gennevilliers telle que les lecteurs des Pléiades n'ont pas attendu si longtemps pour la voir : froide, composée, despotique. Quelle poupée, quelle créature impérieuse et maussade! s'écriera-t-il, dépassant les bornes de la justice dans son désenchantement, comme dans sa complaisance. Mais Lucie n'est pas plus l'incarnation de la femme française que son amoureux n'est le représentant du sexe fort en sa patrie; c'est un exemplaire finement étudié d'un état d'àme aussi vraisemblable, en tout pays, qu'il est heureusement exceptionnel.

II est temps de quitter ces marionnettes aux gestes conreoos pour leur opposer le groupe triomphant et privilégié des Ânglo- Saxons du roman. En tète s'avance Wilfrid Nore, tout à Theare le principal théoricien des rives du lac Majeur. Petit-fils de lord, il a vu le jour en Orient, par suite des hasards de la carrière paternelle, mais surtout pour faire un effet de slyl^ en débutant dans le récit de ses aventures 'par les paroles mêmes des calenders qu'il évoqua. « Je suis né à Bagdad..- * car cette origine exotique ne joue pas un grand rôle dans la suite de son existence. Après Norton, le brillant capitaine i^ la mer de TÂrchipel, Nore est évidemment le héros de prédilection du romancier des Pléiades^ le fils en qui son père littéraire a placé toutes ses complaisances. Ce véritable enfant d'Albion s'est pénétré dès son enfance de la conviction îoébranlable que la Grande-Bretagne est supérieure à toutes les

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