CHAPITRE III
nations du monde ; mais, élevé loin de la métropole, il a rêvé d^une Angleterre féodale, qu'il bâtissait de toutes pièces à la lecture de sir Walter Scott. Plus tard, le spectacle de sa patrie Ta singulièrement désabusé, parce que sans doute il n'avait pas lu VEssai sur t inégalité des races et n'était nullement préparé à contempler « les décrépitudes dont il découvrit au bout de peu de temps les traces répugnantes v . Sans qu'il y vît bien clairement les progrès du sang noir romain, ou du sang jaune celtique, l'aspect des choses dans sa patrie le repoussa et le décida à la vie de voyages qu'il mène tout le long du récit. Mais devenu méfiant après cette première méprise, Nore donne parfois dans le paradoxe, et rectifiera les idées de Laudon sur l'Angleterre en lui affirmant qu'à l'inverse de ce qu'on imagine en France les Anglais sont extrêmement passionnés dans leurs sentiments intimes, prompts à l'insurrection sur le terrain politique, artistes et amis du beau par-dessus toutes choses, enfin fort peu faits pour la vie de famille. Il y a du reste bien de la vérité finement observée en tout cela, et Gobineau, agité de pressentiments impérialistes, se refusait, non sans raison, à reconnaître ses Arians d'outre-Manche dans les images à l'eau de rose qu'en fournissaient les Gennevilliers anglomanes de son temps.
C'est, comme il convient, la volonté raisonnée et l'énergie ariane qui fournissent le trait dominant du caractère de Nore. « Surtout il se dominait; une force supérieure à tout, sa raison, subissait sans doute les poussées du combat, mais y résistait fortement et poursuivait sa route. » La franchise n'est pas en lui moins vigoureuse, car on le voit, vers la fin du roman, imposer à une fiancée, pour laquelle il devrait professer une reconnaissance infinie, l'épreuve de la faire confidente d'un entraînement passager de sa sensualité, où l'infortunée croit voir sombrer à jamais son bonheur. Tout s'arrange en fin de compte, et Wilfrid revient à des sentiments meilleurs, purifié par son passage à travers la fournaise de la passion. Mais un lecteur français ne pourra s'empêcher de le trouver cruellement impassible, tandis que son excessive sincérité laisse de sang-froid son amie dans le doute sur l'avenir de toute leur
commune existence. Quelques légers ménagements, une discrétion au moins provisoire, n^auraient pas nui dans cette circonstance à sa réputation de gentleman. A côté de Nore, Gobineau s'est encore complu à idéaliser le beau-père de son héros, le prédicant anglais Goxe, missionnaire aux colonies, dans lequel, en une autre disposition d'esprit, il n'aurait vu vraisemblablement qu'un paresseux distributeur de Bibles, vivant de la folle manie de prosélytisme germée dans le cerveau étroit de quelques vieilles filles britanniques.
Si nous venons au personnel féminin parmi les enfants de la Grande-Bretagne, nous rencontrerons en passant lady Gvrendoline Nore, apparue à l'horizon du roman pour incarner la jeune fille sportive, aux allures garçonnières et dégagées, qui sera l'égale de son mari dans le ménage et y semblera du même sexe que lui. Mais, surtout, nous admirerons la véritable héroïne du livre, Harriet Coxe, fille du distributeur de Bibles ruiné, et qui, plus âgée que Nore, lui inspire pourtant dès leur première rencontre un amour inefFaçable. Remplie du sentiment de son infériorité sociale vis-à-vis du jeune aristocrate^ elle a l'héroïsme de refuser son engagement, de le tenir longtemps dans l'erreur sur ses dispositions personnelles et de ne céder aux instances de Wilfrid que poussée dans ses derniers retranchements. Au prix de quelles tortures morales elle réalise ce prodige de vertu, nous allons nous en rendre compte en contemplant dans sa personne l'exemplaire le plus achevé de l'ascétisme anglo-saxon. Lorsque Wilfrid la rencontre, Harriet lui offre un type admirable de femme mûrie par les difficultés de la vie, épanouie par l'exercice de la responsabilité. Elle n'est pas précisément jolie, mais d'une grâce délicieuse et d'une extrême distinction; toutefois, fidèle à nos préoccupations anthropologiques, nous remarquerons que ses yeux sont noirs. Dans les matières les plus délicates et les plus essentielles, sa conversation fournit des lumières qui laissent voir, juger, décider pour toujours, et, en conséquence de cette maturité, de cette rectitude du jugement, elle prendra bientôt sur son jeune compatriote un ascendant irrésistible. Cependant, lorsque, décidée à dissimuler pour le bien de Nore