CHAPITRE III
merveilleuse couronne de ceux qui occupent le premier rang parmi les humains, »
Nous devons enfin donner un coup d'œii au bataillon des personnages allemands, de beaucoup le plus nombreux dans les Pléiades^ puisque le lieu de Taction est d'ordinaire la petite cour de Burbach, dessinée probablement d'après les souvenirs de la mission de Gobineau à Francfort (1855). Le personnage principal y devrait être le jeune sculpteur Conrad Lanze, car c'est celui qui représente sa patrie dans le dialogue des trois fils de roi. Mais la bonne physionomie de cet honnête garçon positif et tranquille n'a rien de romanesque et se montre rebelle aux analyses ingénieuses. Allemand bourgeois et celtique, dans toute sa solide vertu, il semble conçu avant 1870, aux temps de Nodier et de Nerval, et il est loin d'offrir le relief plastique d'un Laudon ou d'un Nore. L'auteur n'en trouverait vraisemblablement rien à dire si ce blond fumeur de pipe n^avait la tête un instant tournée par une grande dame polonaise, la comtesse Tonska, qui incarne à elle seule le monde slave dans le récit, et y tient une assez grande place, sans utilité bien évidente. Elle nous rappelle surtout les personnages des romans de Gberbuliez, car l'on retrouverait la sœur de l'aventureuse intrigante dans l'histoire de Ladislas Bolski\ par exemple. Cette déséquilibrée, après avoir troublé la cour de Burbach, s'amuse à afiFoler par une comédie de trépas et de conversion m extremis le paisible ménage Gennevilliers, qui passera, grâce à son talent de mime, par des émotions qu'il n'a jamais éprouvées : épisode qui ne conduit à rien d'ailleurs, sinon peut-être à mettre en évidence, chez la Polonaise, le besoin de se donner en spectacle, d'occuper d'elle à tout prix jusqu'à des comparses qu'elle oaéprise, et à souligner du même coup chez le couple français la légèreté de l'intelligence et la facile duperie du sentiment. La comtesse Tonska parvient à égarer de façon plus durable et plus malfaisante l'excellent Conrad Lanze, et à le conduire à une sorte de neurasthénie qu'il se croyait épargnée pour toujours par l'équilibre excellent de son tempérament. Puis, soudain, grâce à une conversion bien improbable, par une transformation radicale du caractère que rien ne prépare, la fan-
tasque personne se dispose à rendre pour jamais parfaitement heureux son admirateur germain. Gobineau se fait vis-à-vis de ce dernier, comme vis-à-vis de nous, le garant de sa grande dame exotique. Puisse Thonnéte sculpteur ne pas se repentir d'une union qui associe évidemment Teau et le feu !
Aussi faut-il chercher ailleurs dans le roman le véritable amour allemand, tel que Max Mùller le peignit au temps de sa jeunesse, et capable, en complétant les révélations promises par les trois fils de roi, de former un contraste instructif avec le sentiment de Mme de Gennevilliers pour Laudon et d*Harriet pour Wilfrid. Il s'y trouve décrit, en effet, de façon épisodique, mais fort plaisante, dans la personne de Liliane, sœur de Conrad Lanze. Cet amour-là, dans sa puérilité romanesque, ne sait trop à qui se prendre; il égare pour une heure sur des sentiers dangereux l'imprudent Wilfrid Nore, sans rien perdre d'ailleurs de son innocence hélante, et finit par couronner bourgeoisement la flamme constante et pacifique du bon capitaine de Schorn. Voici un bien joli persiflage de ces sentiments mal mûris (1). m Sans qu'elle s'en rendit aucunement compte, Mlle Liliane avait un idéal de héros irréprochable qui ressemblait assez aux chevaliers en sucre candi exposés dans la boutique du confiseur de la cour... Il paraît qu'autrefois il y a eu réellement de pareils êtres. M. de Florian a constaté leur existence sous le règne de Numa Pompilius, et même à une époque assez rapprochée de nous, au temps de Gonsalve de Cordoue. Malheureusement, Niebuhr et Prescott ne se sont pas mis d'accord avec lui pour des questions si intéressantes, et il y aura toujours un doute flottant sur la ressemblance des portraits tracés par l'ancien page du duc de Peuthièvre. » La victime de <;ette ironie pourrait, il est vrai, riposter sur le même ton au futur artisan d'un Amadis qui est tout au plus en fer-blanc, s'il n'est pas en pâte de nougat. Mais écoutons encore cette berceuse piquante : c'est le sommeil de Liliane, traversé par ses songes candides. » Elle s'endormit profondément, et, en voyant comment allaient les choses, son ange gardien descendit du ciel, la