CHAPITRE III
regarda quelque temps avec un sourire, lira un peu plus les rideaux sur elle, se pencha, Tembrassa au front et s'envola chez lui, n'ayant rien à faire. »
Après ce gracieux pastel, il semble que Tartiste n'ait plus gardé de couleurs pour peindre les compatriotes de la jeune fille. Il se contente de faire défiler sous nos yeux tous les membres de la famille régnante de Burbach, dans une lumière qui rappelle trop souvent celle de la rampe des Variétés, tombant à cru sur la grande-duchesse de Gérolstein. Seul un cadet envieux, qui professe des opinions anarchistes, offre quelque originalité et fait songer à Tune des créations les plus frappantes de M. Paul Bourget, V » Archiduc rouge » de son Idylle tragique» Cette fâcheuse maison souveraine gâte entièrement les dernières pages du récit, malgré les bonnes intentions dont ses membres se montrent pénétrés pour la plupart. C'est que, comme s'il n'avait pas fait défiler déjà sous nos yeux assez de couples amoureux, de nationalité différente, ou de provenance homogène, l'auteur imagine d'utiliser ces fantoches princiers pour introduire vers la fin du livre une nouvelle intrigue galante, à laquelle il faut nous arrêter un moment.
Les premières lignes des Pléiades avaient annoncé une sorte de réhabilitation ariane du Midi méditerranéen, conséquence probable d'amitiés et d'influences nouvelles dans la vie du comte. On y lit : a Notre postillon, un gros et vigoureux Helvétien, taillé à coups de hache, avec un visage rouge et carré, accommodait lourdement de ses grosses pattes le harnais de ses chevaux... Un colporteur le regardait faire, et c'était un Lombard, grand, svelte, élancé, à la large poitrine, à la taille serrée, belle figure, dents d'ivoire, cheveux bouclés, ondoyants et magnifiques, un Bacchus, un Apollon, un Mercure. » Ainsi, le dieu sémitisé par excellence, le patron des ergoteurs et des larrons, servant de terme de comparaison admirative en présence d'un blond Germain, voilà ce que n'eût pas montré VEssai! Mais il est plus surprenant de retrouver l'âme du Midi chez l'héroïne des dernières pages des Pléiades^ chez l'intruse qui semble détrôner jusqu'à la noble Harriet dans les complaisances
de Tauteur (1). Aurore est la fille d'un cadet de la maison de Burbach, brave et digne soldat, qui épousa morganatiquemenl une Dalmate de bonne famille, et par là introduisit dans sa descendance un sang à la fois bourgeois et méditerranéen. Comme il est d'usage en ce cas dans les cours allemandes, le fruit de cette union porte seulement le nom de sa mère; on rappelle la comtesse Aurore Pamina, et cet écho, volontaire ou non, du livret de la Flûte enchantée achève d'italianiser le personnage. Son charme aristocratique est tout à fait en désaccord avec ce que VEssai nous apprit des suites certaines de toute mésalliance, mais assez en harmonie, il faut Tavouer, avec Taryanisme fantaisiste et romantique des trois fils de roi. Pourtant, nous avons entendu, tout à Theure encore^ un savant tel que le docteur Lanze, père de Conrad, parler en ces termes du prince révolutionnaire qui déshonore la maison de Burbach : a II ressemble, dans la colère, à sa quadrisaîeuler Philippine Hartmann, la fille du cordonnier, si lamentablement épousée par amour ^ et dont son mari ne légitima les enfants qu'à force d'argent prodigué aux conseillers auliques, » et aussi tt à son infâme trisaïeul maternel, Jérôme Weiss, devenu landgrave de Huetten pendant la guerre de Trente ans, mais qui n'était qu'un pandour» . Après avoir ainsi souligné une fois de plus à nos yeux les terribles conséquences de la dérogation, pourquoi placer sous nos yeux un contraste aussi troublant que celui que nous allons dire? Pourquoi, d'une part, laisser dire avec pleine raison à cette écervelée de comtesse Tonska que le duchesse régnante de Burbach, malgré l'arbre généalogique sans tache de ses nobles aïeux, n'est pourtant qu'une i( portière bien née n? Première anomalie de la naissance, qui est d'un fort mauvais exemple sous la plume d'un fervent de la race. Pourquoi, d'autre part, idéaliser sans mesure Tenfant de l'amour indiscipliné. Aurore Pamina, et lui faire épouser au
(1) C'est encore une longue histoire d'amour espagnol, ovi la passion s'exaspère jusqu^à la folie, dont Harriet elle-même s'avise de soulager les chagrins de Conrad Lanze torturé par sa comtesse. Et Gobineau projeUit à la fin de sa vie d'écrire sur l'Espagne un ouvrage analogue à sa « Benaissance » , dans laquelle nous montrerons bientôt l'apogée de sa- palinodie méditerranéenne«