CHAPITRE III
Bullet poursuit cependant : « J'ai encore ce malheur, ce grand malheur, de porter le mépris le plus absolu et la haine la plus franche à cette partie de l'Europe où je suis né : il ne m'agrée pas de voir un peuple jadis si grand, désormais couché sur le sol, impotent, paralysé, à moitié pourri, se décomposant, livré aux niaiseries, aux misères, aux méchancetés, aux férocités, aux lâchetés, aux défaillances d'une enfance sénile, sauf à mourir, ce que je lui souhaite sincèrement, afin de tomber hors du déshonneur où il se vautre en ricanant d'imbécillité!» Parvenu en ce point, nous renoncerions volontiers à notre rapprochement pour proclamer que, dans ce paroxysme de dégoût maladif, dans ce spasme inquiétant de l'imagination surexcitée, Bullet n'est plus Gobineau, mais seulement un exemple des aberrations d'une logique trop implacable; et nous n'oserions porter au crédit du comte les invectives de sa créature si la noire conclusion de VEssai ou les hallucinations de la Vïe de voyage en Asie ne nous avaient donné quelque avant-goût de semblables crises morales. Bullet veut bien reconnaître lui-même que ces idées sont u fâcheuses» , mais elles le a tiennent » , et après avoir renié encore la gloire militaire et l'amour, il répond à la comtesse Tonska, qui assiste ébahie à ce massacre des sentiments nobles du cœur et demande enfin : «Que concluez- vous?» «Je conclus qu'il reste r homme (1). S'il a eu la force de regarder en face sa propre volonté et de la trouver solide, on est en droit d'affirmer qu'il possède quelque peu. »
Ce dernier et consolant résidu moral, c'est le stoïcisme, et u les temps comme celui-ci ont toujours produit cette autorité sévère » . Toutefois le stoïcisme de Bullet n'est pas cet eudémonisme serein qu'enseigna le Portique : il ne se contente pas de rechercher le bonheur par l'élimination des désirs à l'exemple d'un Marc-Aurèle : sa philosophie se teinte plus nettement d'ascétisme, arian ou non. « Je vénère les brahmanes, dit-il, accoutumés à mener leur existence sous les ombrages
(1) Il faudrait dire déjà le « surhomme • , car il y a beaucoup de Textrème individualisme nietzschéen dans Bullet, comme dans tout le roman des Pléiades,
d'une forêt perdue, en se passant de tout. J'irais même les rejoindre si je n'éprouvais une invincible horreur pour les imitations et les pastiches. Mais f observerai t essentiel de leur docirine. » En effet, il se prend à vivre comme un ermite dans sa retraite de Wilna, lisant, écrivant, puis déchirant ses manuscrits; mangeant le strict nécessaire, se servant lui-même ; en un mot, évoquant dans notre esprit le modeste appartement de Nybrogatan et la vie du plénipotentiaire philosophe.
Un paradoxe à la fois historique et artistique, auquel s'arrête avec complaisance Tauteur des Pléiades^ peut servir à compléter le portrait psychologique de son sosie. Conrad Lanze, le sculpteur, rêvait, nous dit-on, de modeler une statue d'Ossian, non pas, d'accord avec la tradition, sous les traits d'un vieillard pleurant l'héroïque passé de sa race, mais comme a un homme dans la force de l'âge, ayant encore beaucoup à souffrir, le sachant, l'acceptant, et inébranlable • . Cet Ossian-là aurait la grandeur, la noblessse et l'invincible fidélité, ail aime, et il perd tout; il aime, et il va rester seul; il aime, et il n'oubliera jamais; il aime, et il ne s'attachera pas à ce qui triomphe, il aime, et ne veut rien savoir des qualités, des vertus, des mérites, des grâces, des séductions de ce qui va régner, parce que le nouveau maître aura pris la place de ce qu'il a servi. « Bullet est de cette lignée et pourrait poser pour la figure rêvée par son rival auprès de la comtesse Tonska : lui aussi refuse de s'intéresser â l'avenir de l'humanité, quand cet avenir devrait être éclatant, a Je me soucie peu de ce qui sortira de vos ravages, surtout si cest du neuf. Je ne connais pas les mœurs futures pour les approuver, les costumes futurs pour les admirer, les institutions futures pour le> respecter ; et je m'en tiens â savoir que ce que j'approuve, ce que j'admire, ce que j'aime est parti. Je n'ai rien â faire avec ce qui succédera. En conséquence, vous ne me consolez pas en m'annonçant le triomphe de parvenus que je ne veux point connaftre. • Malgré les intentions symboliques de Conrad Lanze, décidé â façonner un Ossian « viril « , nous n'hésitons pas â déclarer qu'un pareil, volontaire et obstiné radotage des berceuses d'une enfance lointaine ne saurait se traduire en