‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 18 sur 230 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'aristocratie est une démocratie restreinte à ses membres, pas autre chose. Quoi qu'il en soit, on vit de prétendus réformateurs, courtisans de la royauté d'abord, mais bientôt séducteurs de la foule, agitateurs des « ouvriers de manufactures » ou des « esclaves royaux » , on vit ces intrigants miner sourdement l'autorité des grandes familles. Et nous croirions lire à présent une amère analyse politique sortie de la plume d'un Boulainvilliers rajeuni de cent ans, une philosophie féodaliste de l'histoire de France stigmatisant d'une part les empiétements de la monarchie absolue, de l'autre leur conséquence inévitable, les désordres de la Révolution. Nous reconnaissons Colbert dans tel parvenu phénicien ennemi des privilèges féodaux; Louis XIV, dans tel suffète prompt aux abus de pouvoir. Là, comme dans la France future, nous voyons la noblesse défendre longtemps sa prérogative, gr&ce à son antique habitude des affaires, à sa méfiance sagement aiguisée de la nature humaine^ qui la fait, par instinct, hostile aux illusions du libéralisme; en un mot, grâce à une sagesse pratique bien supérieure aux roueries de ses plats rivaux. En fait, elle aurait toujours vaincu si elle ne s'était trahie elle-même; écoutons encore ces considérations bien actuelles, a Dans les États où le commerce donne la richesse, et la richesse l'influence, les mésalliances j pour user d'un terme technique, sont toujours difficiles à éviter. Le matelot d'hier est le riche armateur de demain, et ses filles pénètrent, à la manière de la pluie d'or, dans le sein des plus orgueilleuses familles. » Songeons ici aux sentiments d'un vrai grand seigneur du dix-huitième siècle, qui voyait s'infiltrer dans les veines de la noblesse le sang d'un Fouquet, d'un Samuel Bernard ; à Marie-Antoinette, élevée au sein des règlements de caste, et écrivant à sa mère que la France ne connaît pas d'aristocratie. A Tyr, le sang se g&tant de plus en plus, bientôt quelques nobles commencèrent de goûter des doctrines mortelles à leur ordre. Ombres de Mirabeau et de La Fayette, reconnaissez-vous sous les traits de ces antiques transfuges sémitiques et voyez la cité reine des mers se précipiter vers les abîmes. Après qu'une émigration principalement aristocratique eut fondé Garthage^ qui put pros-

pérer encore quelques siècles, en vertu de son origine sélective, la métropole démagogique se déchira elle-même durant soixante-dix-neuf ans. Les ouvriers de ses fabriques se portèrent à des violences inouïes : elle devint Thorreur du Ghanaan, dont elle avait été la gloire, et toute la Syrie applaudit à la sentence d^ Alexandre, érigeant sur la croix les vaincus de ce repaire, a C'était le supplice légal des esclaves révoltés : les Tyriens n'étaient pas autre chose. »

Telle est la première leçon de politique que nous présente rhistoire des grands mélanges humains : la Grèce, Rome et plus d'un État moderne de constitution ethnique analogue reproduiront, dans ses lignes principales, la même évolution. Notons-y dès à présent Timpérialisme de la conquête; mais remarquons une fois de plus que cet impérialisme offre un double aspect : aristocratique quand on le regarde d'en bas, il est démocratique et égalitaire déjà si on le contemple de haut : trop démocratique même, à l'avis de notre individualiste, que choque l'égalité des législateurs devant la loi. Oui, Gobineau a tort de faire naître du mélange « l'idée démocratique » ; ses grandes familles sémitiques la possèdent, mais ne la conçoivent pas étendue à d'autres qu'à leurs propres membres : les masses esclaves contenues par la terreur appartiennent simplement à une autre espèce aux yeux de leurs maîtres, ne sont pas proprement des hommes, n'ont nul droit civique. Quant à la théocratie née de Tapothéose involontaire du blanc, c'est là une illusion esthétique familière aux fervents de la race. Non, des conquérants purent bien imposer par le glaive leur dieu national, cristallisation à la fois des instincts sociaux du groupe, de ses sentiments d'exclusivisme et de ses terreurs superstitieuses; mais ils ne se virent pas promus divinités d'emblée et par leur propre grâce. Tout au plus le furent-ils par des générations ultérieures, à titre de personnages légendaires et de héros éponymes. Pourtant, au cours des siècles, l'égalité se prépare : par le fait des mélanges, affirme Gobineau ; par l'action lente du milieu, par l'évolution économique, diront d'autres penseurs; et la masse réclamant l'accession aux droits de l'oligarchie conquérante, le terme de ces revendica-

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