‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 181 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

en Allemagne. Il nous faut donc à présent examiner de plus près, dans les écrits de Richard Wagner, les traces de l'action gohinienne, afin d'en délimiter exactement Tétendue et les conséquences.

âCTlON DE LA « n E N A 1 S S AEf C E » SUR LA PBN8RB DE WAGRBU

L'interprète le plus éclairé de la pensée théorique du maître de Bayreuth, M. Houston Steward Chamberlain, a écrit dans la Revue des Deux Mondes (1) : « Tout autres furent les rapports entre Wagner et le comte de Gobineau. Ce fut, si je ne me trompe, dans Tun de ses nombreux séjours en Italie que Wagner rencontra le savant auteur de Religions et philosophies dans F Asie centrale et de V Histoire des Perses (2). Ils se lièrent bientôt d'amitié, et Gobineau fut plus d'une fois l'hôte bienvenu de la maison de Wahnfried. Je crois même qu'avec Liszt, le roi Louis II et Ueinrich von Stein Gobineau est le seul homme qui ait mérité la qualification d'ami de Wagner pendant les dernières années de la vie du maître. Mais Stein était trop jeune pour être autre chose qu'un disciple, et ni Liszt ni le roi de Bavière n'exercèrent la moindre influence sur la pensée de Wagner. Gobineau, tout au contraire, na pas peu contribué à la formule définitive que devait prendre cette doctrine, cet idéal que Wagner poursuivit pendant sa vie entière : le rêve d'une régénération possible de l'humanité par l'alliance de Vart et de la religion. Les idées de l'écrivain français et celles du penseur allemand avaient de nombreux points de contact, et la thèse soutenue par Gobineau dans son magistral Essai sur rinégalité des races humaines jeiRÎi une vive lumière sur diverses questions restées indécises dans les écrits de Wagner. Si j'en avais le loisir, je montrerais d'ailleurs sans

(1) 15 juillet 1896. ■ Richard Wagner et le génie français. »

(2) Remarquent que le choix de ces deux ouvrages est assez singulier, car il nous parait douteux que Wagner les ait jamais lus, surtout le second.

trop de peine combien la pensée de Wagner a conservé son indépendance aussi bien vis-à-vis de Gobineau que vis-à-vis de Schopenhauer. Si ce dernier enseigne Timmutabilité du genre humain en face de Tabsolu, Gobineau affirme son irrémédiable décadence, et Wagner, lui, ne conteste pas cette décadence, mais il a foi dans la régénération. Dans un passage admirable de Tun de ses tout derniers écrits, Héroïsme et Christianisme^ il revendique. pour le sang divin versé sur la croix le pouvoir de racheter, ou de transmuer plutôt, le sang des races inférieures ou abâtardies. Et, en effet, il est toujours resté malgré tout profondément chrétien : c'est là ce qui le distingue non seulement de Schopenhauer, mais encore de Gobineau, qui, catholique par la croyance, reste païen par la pensée. »

Voilà un témoignage précis et explicite ; il est complété par la préface à la traduction de la Renaissance^ où M. Schemann expose à peu près en ces termes Taction que le livre aurait exercée sur la conception de Religion et Art, le plus important des écrits théoriques de Wagner en ses dernières années (1) : La préoccupation qui se fait jour dans Religion et Art est celle de la possibilité, de la nécessité d'une régénération de l'espèce humaine a laquelle Tart en général et celui de Bayreuth en particulier doivent coopérer surtout. Or la période de la Renaissance^ qui apparaît dans l'histoire comme une semblable tentative, ne laissa en Italie que des ruines morales et prépara le long abaissement de ce pays. Comment expliquer, écarter aussi ce précédent si décourageant, si capable de paralyser toute aspiration élevée chez Tartistc contemporain? C'est ici que Gobineau aurait mis dans la main de W^agner l'arme de combat qui lui permit de réduire à néant ce dangereux fantôme du passé. Il fit comprendre à son génial lecteur que la Renaissance a été trpp admirée jusqu'ici en Allemagne et sans discernement suffisant, car « Taspect moral en est affreux » . Si les grands hommes du cinquecentn ont échoué dans leur mission régénératrice, c'est pour avoir sacrifié dès leurs prc-

(1) Héroïsme et Christianisme n'est qu'un post-scriptum à ce inanifette esthétique.

Page 1