‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 184 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de la philosophie des dernières années de Wagner. Tout d'abord, Tauteur y avoue très nettement son d.ésir ardent de pouvoir admettre une dégénérescence, car il aurait droit d*en conclure que, loin d'être en progrès, comme Testime Técole matérialiste, l'humanité a sans cesse suivi une voie descendante depuis ses origines, comme préfère le croire Técole mystique. Il souhaiterait de plus que la cause initiale de la dégénérescence fût, pour l'humanité, une erreur accidentelle, accessoire, une folie de jeunesse, le résultat d'un manque d'expérience, afin qu'elle en semblât plus facilement réparable, afin qu'on pût espérer de voir nos contemporains rentrer dans le droit chemin à la' voix de quelques sages inspirés et s'adonner plus volontiers aux jouissances réparatrices de l'art, sans préjudice de remèdes moins éthérés. Car Wagner paraît se résoudre à chercher maintenant des auxiliaires thérapeutiques à sa panacée musicale, jadis sans rivale. Or, de pareilles aspirations sonnent précisément comme un appel à un Gobineau qui, fidèle à lui-même dans son appréciation du passé, c^ est-à-dire au regret de la mésalliance corruptrice, serait en revanche dépouillé de son pessimisme d'avenir, pour avoir découvert un antidote efficace contre le poison du mélange; comme nous verrons que plusieurs de ses continuateurs y sont en effet parvenus, et comme Wagner lui-même va le tenter aussitôt qu'il admettra la réalité du diagnostic gobinien (1).

Toutefois, et c'est là une preuve que (du moins avant d'écrire ce dernier complément de Religion et Art intitulé Héroïsme et Christianisme, auquel nous viendrons tout à l'heure) Wagner ignorait YEssai et les théories maîtresses de son ami, toutefois, il recourt d'abord à un autre médecin, dont la coopération et le droit de priorité sont même un peu fâcheux pour Gobineau. Nous voulons dire, comme on le sait peut-être, un de nos compatriotes encore, Gleizès, mort septuagénaire en 1842, après avoir vécu longtemps suivant les principes végétariens sur les pentes des Pyrénées et écrit un ouvrage enthousiaste à l'honneur de cette théorie : Thalysia

(1) Voir Werke, t. X, p. 236 et «uivantet.

OU le Salut de thumanùé^ qui fut traduit en allemand par R. Springeren 1873.

Avec la soudaineté d'engouement que ses biographes signalent dès son premier contact avec Schopenliauer en 185G, et que seule égalait la superficielle légèreté de sa lecture, Wagner s'empare de la théorie du doux maniaque français et en tire tout aussitôt l'esquisse d'une philosophie végétarienne (1) de V Histoire universelle^ le schéma d'un Essai où le poison du mélange serait remplacé par le venin des ptomaïnes enfermées dans la chair animale (2).

C'est ainsi que le judaïsme lui demeure odieux, même à ce point de vue si spécial, parce que la (jenèse fait consister la chute d'Adam dans la dégustation d'un fruit, dont la pulpe devait être au contraire si favorable à sa santé , et parce que le Dieu de l'Écriture préfère l'agneau sanglant d'Abel aux honnêtes céréales de Gain. C'est ainsi qu'admettant, sur le témoignage des belles religions de l'Inde, une humanité primitivement végétarienne, il ne s'explique que par des catastrophes géologiques, bouleversant la région fortunée des tropiques et chassant les malheureux humains vers les climats inhospitaliers du Nord, le triste courage qui leur conseilla de préférer enfin le meurtre à la famine et de porter la main sur leurs frères animaux. Ne voit-on pas, dit-il, que, sur les bords riants des lacs canadiens, des fauves parents de la panthère et du tigre vivent encore aujourd'hui de fruits et de racines. Ne constate-t-on pas aux États-Unis que des criminels, soumis dans les prisons au régime végétal, deviennent en peu de temps des citoyens exemplaires. N'est-ce pas enfin l'usage de la viande qui prépare toutes nos infirmités, et jusqu'à notre mort pénible et prématurée que la Nature aurait amenée comme le soir d'un beau jour. Que si les intempéries septen-

(1) Le traducteur de Gleizès s'empressa de donner quelque développement à cette tentative apocalyptique dan» les Bayreuther Btœtter (avril-juillet 188t).

(2) Rousseau n*a pas fait défaut sur ce point à son rôle de précurseur. On se souvient du passage violent de YÈmile sur Tusage de la chair (liv. II). « Les grands mangeurs de viande sont en général cruels et féroces. La barbarie anglaise est connue... Tous les sauvages sont cruels et leurs mœurs ne tes portent point à i'être; cette cruauté vient de leurs aliments, etc. »

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