‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 186 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

aux innombrables désirs, s^élève à une clairvoyance qui rejette quelque lumière sur la volonté elle-même et, devenue capable de la contenir, prépare une tendance morale (1). Au contraire, la subordination de TintcUigence à la volonté caractérise, pour le schopenhauerien qu'est Wagner, les natures et les races inférieures. Chez celles-ci la souffrance, en dépit de manifestations extérieures plus violentes parfois, est proportionnellement moins consciente, moins sentie parce que Tintellect est dominé par la passion aveugle. Au lieu que chez les natures et les peuples supérieurs, une conscience plus nette de la souffrance amène Tintelligence à- pénétrer enfin la triste énigme de ce monde mauvais. Ces natures-là, que nous nommons héroïques, ayant pris conscience d'elles-mêmes dans la souffrance, triomphent dans la mort comme un Tristan, une Elisabeth; leur type primitif fut Hercule, humblement soumis aux travaux imposés par la jalouse Junon au fils de son infidèle époux. Or, la race blanche tout entière a participé à de rudes, à de salutaires travaux, et mérité par là dans son ensemble la couronne de Théroïsme; car Tàpre climat dont elle est sortie pour entrer dans Thistoirc lui imposa d'indicibles efforts contre les éléments adverses. De là |cette fière conviction de leur valeur personnelle qui donne à un Hercule, à un Siegfried le sentiment de leur origine divine; de là cet orgueil allemand contemporain, source féconde d'actions viriles. Et voici poindre l'ascétisme arian, unique et équivoque lien entre Wagner et Gobineau, que nous avons vu surgir dans l'àme mûrie du comte, qui préoccupera les dernières années de Nietzsche et qui amène le penseur de Bayreuth à préférer dans Schopcnhauer, au quiétisme lénitif du renoncement graduel, la conversion violente et soudaine, effort suprême de la volonté. Le héros arian, se redressant avec effroi devant la corruption enfin reconnue de sa race, de ses coutumes traditionnelles, de son honneur, deviendrait, par une conversion merveilleuse de sa volonté jusqu'alors égarée, le saint,

(i) Ces déductions sont fort difficiles à suivre pour qui n'est pas familiarisé avec la pensée de Schopenhauer et de l'école wagnérienne» mais il est difficile de les développer davantage en peu de mots.

Traduits tant bien que mal dans le jargon schopenliauerien familier à la pensée de Wagner, ces extraits de VEssai sont encore traités jusqu'à un certain point dans le sens des idées de Gobineau, puisque le désir de leur interprète est en ce moment de concilier autant que possible les doctrines, antithétiques à notre avis, de son maitre en philosophie et de sod ami français. L^héroïsme en est le point de contact, bien que Tauteur de VEssai le reconnaisse dans la lutte pour la vie, tandis que les élèves de Schopenhauer le voient instinctivement dans Tanéantissemcnt volontaire, dans le trépas joyeux, et chantent le m triomphe dans la mort» . C'était aussi le thème des Amants de Kandahar, car le découragement s'associe maintenant à Texaltation dans la pensée du comte. Et le mot d'héroïsme, le culte des héros, ne s'appliquent-ils pas au vaillant Siegfried et au preux féodal, comme à Tascéte brahmanique, au pur Simple Parsifal ou au Christ expirant sur la croix? Seulement, pour le blanc de VEssai, le courage devant la mort n'était qu'une condition nécessaire des succès temporels, et, inversement, l'énergie dans l'action fut, en principe, antipathique au quiétismc schopenhauerien et n'y trouva sa place que de façon tardive, accessoire, contradictoire même- Mais le stoïcisme foncier d'un Gobineau peut faire illusion aux deux partis, celui de la mort et celui de la vie, parce qu'il se tient sur leur frontière, prêt à glisser aussi bien vers l'ascétisme négateur de l'action que vers la loi de l'activité, au moins intellecluclle.

Cependant, voilù que, quittant son attitude conciliatrice el accentuant soudain l'expression de ses propres préférences, Wagner va nous entraîner à cent lieues du négateur de la vertu sociale du christianisme qu'est toujours demeuré notre compatriote, pour nous plonger sans transition dans l'atmosphère mystique et brumeuse des cimes du Montsalvat, pour nous apparaître lui-même tel que Nietzsche le vit après 1876, a effondré d'un seul coup, irrémédiablement anéanti devant la sainte Croix (1). » Qu'est-ce, poursuit en effet l'auteur d'Hé-

(1) Nietzsche contre Wagner^ traduction All>ert, p. 90.

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