CHAPITRE IV
LE THEATRE PER8AH ET l'aRT DE BAYRECTH
La plus réellement wagnérienne à notre avis des productions de notre compatriote, c'est un chapitre, tout à fait épisodique d'ailleurs, des Religions dans tAsie centralsy qui traite du théâtre persan. Nous ne pouvons nous empêcher de penser que ces pages méritaient surtout l'attention du réformateur de la scène contemporaine, bien plutôt que les lieux communs de la Renaissance et les théories de VEssaij aussi inassimilablcs pour son intellect que le rostbif pour son estomac. Elles furent, en effet, traduites en allemand parmi les premières dans Fœuvre du comte, et parurent de son vivant dans les Bayreuther Blœi» ter. Par une rencontre singulière, vingt ans avant les débuts de son amitié wagnérienne, Gobineau avait contemplé dans riran une renaissance spontanée de Tart dramatique qui fait songer aux origines grecques ou médiévales du théâtre, à la naissance de la tragédie d'Eschyle et des mystères sortis de nos cathédrales gothiques. Aussi, parce que la réforme de Bayreuth fut précisément appuyée sur la conception du théâtre antique primitif, le théâtre en Perse montre une sorte de >vagnéri8me éclos en Orient presque à la même heure qu'en Bavière. Et, par une prédisposition morale bien flatteuse à l'amour-propre de l'auteur de Tannhœuser^ à l'instant où il échouait devant les frivoles abonnés de l'Opéra parisien, le ministre de France à Téhéran se sentait pénétré d'admiration par des tendances scéniques qui rappellent de très près les siennes. Le drame de Kerbéla, où, après Ali assassiné déjà, tout ce qui restait de la famille du Prophète périt sous les coups de Yézid, cette aventure tragique des saints Imans Alides, a fourni de tout temps aux sentiments religieux des Persans un aliment analogue à celui que la tragédie du Calvaire assure à la sensibilité chrétienne; mais ils ne se sont avisés de l'exploiter sur la scène que depuis soixante ans environ. Us
savent y associer des émotions patriotiques, car ils ont trouvé le moyen d'identifier dans leur légende les Imans arabes avec la nationalité iranienne vaincue, en mariant le saint Houssein à la dernière fille du roi sassanide Yezdedjerd. L^évolution de cet art dramatique né d^hier était déjà fort sensible vers 1862, et les progrès se montraient chaque année très marqués. Gobineau dépeint en traits heureux la réclame préalablement faite pour Tentreprise théâtrale par les respectables Seyds, prétendus descendants des Imans, à la généalogie peu sûre, mais à la belle prestance et à la conviction communîcative; puis la ferveur religieuse des acteurs s'identifiant si bien à leur personnage qu'ils improvisent avec bonheur dans le sens du caractère et de Taction, la tension morale extrême de ce public aux allures méridionales qui interrompt sans cesse la représentation par ses gémissements, par ses malédictions, par - quelque homélie d'un orateur populaire dressé tout à coup dans ses rangs; la part prise au plaisir de la foule par raristocratie qui fournit à ses frais la salle du spectacle et mêle aux acteurs ses propres enfants, enfin Tinimitié sourde du clergé officiel, qui aperçoit une dangereuse concurrence dans ce culte spontané créé par Tàme du peuple (1). Et des réflexions salutaires se présentent alors à Tesprit du sympathique spectateur de ces cérémonies attachantes : notre théâtre moderne n'est, dit-il, qu'un passe-temps de désœuvrés et une fantaisie de petitsmaîtres; les masses ne sauraient s'y intéresser fortement et y trouver la satisfaction des instincts supérieurs de notre être. Ce n'est qu'une élégance de l'esprit, une distraction, un jeu ; tandis qu'à la ressemblance du théâtre grec, le théâtre persan est une affaire de la plus grande conséquence, l'expression la plus haute de la vie religieuse et nationale. Aussi, ce spectacle,
(i) C'est cette partie si vivante de l'œavre de Gobineau qui seule (ostensiblement du moins) a attiré l'attention de Renan et inspiré en grande partie son étude sur les « Téaziés de la Perse « (insérée dans les Nouvelles études tThis^ toire religieuse f p. 185). Le rapprochement de ces compositions dramatiques avec les mystères du moyen âge est relevé naturellement par l'historien de notre quatorzième siècle littéraire. « M. de Gobineau, dit-il, en décrivit parfaitement le caractère, et traduisit avec un rare talent une des pièces les plus originales, les Noces de Cassem. «