‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 190 sur 230 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Gobineau Tad m ire « éperdument» : il a subi lui-même aces ensorcellements, ces enlraînements communs, ce magnétisme d'une foule dans laquelle rélectricité circule » . Et comment nier après cela qu'il ne fût prédestiné à fournir à Tentreprise de Bayreuth une de ses plus précieuses recrues? Il nous sera permis seulement de sourire à cette nouvelle ironie du destin qui dirigea d'abord vers les héros sémitiques de Flslam Tenthousiasme du futur admirateur des Siegfried et des Parsifal. Gobineau fut donc wagnérien par sa sensibilité artistique raffinée, comme par son ascétisme tardif : il ne le fut pas ou ne le fut qu'artificiellement par ses convictions théoriques.

Nous avons essayé d'esquisser les relations jusqu'ici connues du public entre les deux penseurs; leur correspondance, qu'on assure devoir être publiée quelque jour, nous éclairerait davantage, mais nous doutons qu'elle révèle entre eux une plus intime parenté intellectuelle, car c'est l'affinité sentimen* taie qui les rapprocha surtout. Le germanisme même, qui leur avait été commun, diminuait précisément chez l'Allemand avec les années, tandis qu'il s'exaspérait chez le Français, il y eut, de part et d'autre, profondes sympathies personnelles, accord sur les généralités morales, sur les nobles préoccupations de l'art, sur le rôle de l'idéal dans la vie des hommes, sinon dans celle des sociétés. Alors, par une double évolution, assez facile à des âmes « lassées et surchargées de connaissances n , ainsi que Wagner le dit de Gobineau, de mutuelles prévenances les amenèrent à se placer instinctivement sur un terrain neutre et moyen où ils jouirent en paix l'un de l'autre. Car il semble que jamais le gentilhomme français ne se soit montré plus séduisant qu'au soir de son existence de réflexion opiniâtre, alors que, presque détourné de la composition littéraire par l'état de sa santé et de ses yeux, il prodiguait dans la conversation les trésors de son expérience d'érudit et de voyageur, les fusées d'une verve semi-méridionale que Tâge n'avait pas éteinte. C'est ainsi qu'il apparut dans le cercle wagnérien, où son trop court passage fut marqué par un sillage éblouissant, tel que celui d'une comète fantasque et fugitive. Après une brève rencontre en Italie dès 1876, ce fut à Rome, dans

rhiver de 1880, que les deux hommes lièrent une amitié soudaine et enthousiaste, dont Tanonyme à qui nous devons Toraison funèbre du comte dans les Bayreuther Blœtier nous a conservé la physionomie aimable. Gobineau fit de longues TÎsites à Wahnfried aux printemps de 1881 et 1882, Tannée de sa fin. Outre Fattrait de sa personne, les familiers du heu appréciaient ses sentiments germanophiles, à ce moment si exceptionnels chez un Français. Il était trop bien élevé pour ne pas les manifester dans une note discrète ; mais on les sentait si sincères! Il insistait là sur son attitude conciliatrice de 1870, dont le patriotisme de son pays, exalté par le malheur, n'avait pu comprendre les raisons profondes. En art, il affectait de placer Rembrandt au-dessus de tous les artistes italiens, n'exceptant que Michel-Ange, en qui, dans la Renaissance du comte, les fidèles de Wagner aimaient à reconnaître un portrait instinctif et anticipé de leur maître. Le « catholique extrême ^ d'Ewald, sans renier expressément le credo de son enfance, acceptait avec bonne humeur de boire la bière favorite de Luther, et il affichait son culte pour l'Olympe germanique, son odinisme de Normand, roi de la mer, si bien à sa place dans le sanctuaire de la Tétralogie (1). Il proclamait enfin que le Ring avait exprimé la quintessence de ses idées sur la race, les héros et les dieux, et que le compositeur traduisait en musicien ce que lui-même avait de tout temps ressenti en poète. Fleur d'amabilité naturelle encore une fois, mirage d'une illusion amicale peut-être : mais illusion certes, et qui ne saurait égarer les esprits clairvoyants! Il est piquant que Wagner et les siens se soient ainsi faits de bonne foi les promoteurs d'une renommée dont leur doctrine ne peut que soufiFrir, si le gobinisme est l'antithèse du wagnérisme, comme nous espérons le démontrer mieux encore par la suite de ce travail.

^i"^ On nous assure encore que Gobineau partageait avec Wagner le méprii tic la prcs.<e, de la poésie lyiique contemporaine, des dieux ou demi-dieux de la science; mais ces né{*atives conforiuités d'esprit semblent assez banales, outre t|U Viles sont cvideminent le fruit de communes blessures d'amour-propre. (Voir Krcttcr, p. 51.^

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