CHAPITRE V
neau est un Yestfoldîng, descendant direct de la race royale des Ynglîngas, eux-mêmes descendants d'Odin. Que ce dernier personnage mythologique soit d'ailleurs un dieu, un héros, ou même un peuple personnifié, peu importe : son nom nous amène en tout cas dans Tenceinte d'Asgard, la ville idéale des Arians purs, admirée dans VEs$ai\ entrevue dans VHistoire des Perses aux confins de la Scythie. C'est bien de ces dieux sur terre que Tauteur d'Ottar entend tirer son origine en ligne directe et mrsculine. « S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas un dieu ! » s'écriera Nietzsche dans son Zarathustra. Cette épreuve intolérable pour un cœur fort est heureusement épargnée à Tamour-propre du comte : il est non seulement fils de roi comme les calenders, mais encore fils d'un dieu, comme son héros de prédilection, comme Alexandre lui-même. Le brouillard qui environne cette lointaine extraction nous interdit toute investigation indiscrète ; mais le récit des merveilleuses aventures d'Ottar nous jette déjà dans Tocéan des improbabilités historiques, où nous allons désormais nous débattre. Pour accepter en effet cette épopée, il faudrait admettre que le chef norvégien, ayant accompli avant sa vingtième année, dans le Nord extrême, toute une vie de colonisation, de commerce, d'exploration, que nous allons esquisser tout à l'heure, mourut à quatre-vingt-six ans, en pleine activité guerrière, dans l'Occident soumis par son bras. Soit! encore une fois, u Les intelligences modernes aiment à détailler les choses : celles de l'antiquité les prenaient en fr/oc, sans nuances, leur maintenant ainsi un caractère de grandeur que l'analyse fait disparaître, sans le remplacer jamais par une certitude absolue. » Et n'est-ce pas là déjà le célèbre argument du bloc, dont le comte pourrait ainsi revendiquer la paternité? Le bloc, dans ces pages, ce sera l'extraction Scandinave des Gobineau.
Ottar fut donc, durant sa prime jeunesse, écoulée sur la côte de Norvège , « un marchand d'une grande opulence ; n il voyagea pour ses intérêts commerciaux et découvrit le cap Nord, la mer Blanche et les indigènes de la Dvina. Gobineau nous fait admirer ici le goût de son grand-père pour « la
science géographique « , et il insiste à plusieurs reprises sur le a raffinement intellectuel et littéraire » de ces rois de la mer que nous nous figurons trop volontiers ignorants et brutaux. Dans leur poésie, la recherche du mètre, de l'expression, était portée au dernier point de la délicatesse; pour un peu, nous les verrions composer des madrigaux en forme de lyre comme les Romains de la décadence. Toutefois, nous sommes loyalement avertis qu'un autre enthousiasme que celui de la science pure ou des bonnes lettres poussait Ottar-Jarl sur le flot boréal. Cet homme fut « un héros intéressés ; à son audace sans égale, à son goût des émotions excessives, il associait une « sagacité du gain qui demeure imprimée sur toutes ses actions ». En somme un véritable Yankee, propre à engendrer les milliardaires du pétrole et de la charcuterie; il est même regrettable qu'il ait navigué vers le nord-est au lieu de cingler vers l'ouest, car il eût été digne de découvrir le Winland. L'école socialiste n'a donc pas tort de souligner, après Thierry, chez, les Normands conquérants de l'Angleterre, leur mobile principal, qui fut de « gaignier » .
Une si séduisante existence, enrichissant à la fois sa bourse et son intelligence, eût sans doute retenu pour toujours le jarl dans sa patrie, si Harald aux longs cheveux, son souverain légitime, ne se fût avisé de faire de la centralisation administrative aux dépens de ses féaux et au profit de son propre fils, qu'il investissait de leurs domaines. Un véritable Arian ne pouvait accepter ces façons d'agir : Ottar dit pour toujours adieu à la Norvège et vint guerroyer sur les côtes de France, tantôt pour son compte personnel, tantôt à la solde du roi Alfred. II ravagea les rives de la basse Loire, prit Nantes et Noirmoutiers ; enfin il conquit le pays de Bray et s'établit définitivement à Gournay, y fondant la maison féodale de ce nom. Et si nous cherchons, avant de prendre congé de ce preux, à fixer les traits de son caractère « qu'on va retrouver dans sa descendance » , il faudra dire qu'Ottar fut compréhensif\ indépendant^ patient. Dans sa lignée, les anneaux féminins de la chaîne apporteront avec eux « des éléments plus multiples ^ et les trois qualités primordiales pourront ne pas se maintenir