‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 194 sur 230 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

toujours aussi fermes, mais elles ne disparaîtront jamais^ car tel est Taïeul, tels sont les descendants.

Ottar établit sur sa terre ses fils et ses compagnons nordiques dont les noms aux rudes consonances sont habilement retrouvés par Gobineau dans les appellations si françaises des villages picards voisins de Gournay-en-Bray ; c'est de leurs fantômes guerriers que le comte aimait à peupler les entours de son château de Trye, dans TOise. a Lodincourt, Hardencourt, Haincourt, Rénicourt, Halle court, Bezancourt, Fricourt, Brandiancourt, Haucourt, Bierville, Estouteville, Mésangeville, Mathonville, Parduville, Conteville... On voit encore de nos jours, en quelque sorte palpitants de vie, le souvenir, les fantômes, les physionomies belliqueuses de... Lodin, Harding, Haëng, Rekin, Halle, Haegne, Bue, Frey, Brand, Haldulf, Bjorn, Mésang, Mundil, Parduif, Knut (1). »

Ces nouveaux seigneurs se virent obligés de recourir à la collaboration sociale des moines, afin de mettre en valeur leur héritage, dont les paysans, traqués par leur bras valeureux, étaientdevenus de véritables a bêtes farouches» . Peut-être Ottar avait-il reçu lui-même le baptême, mais à Tépoque héroïque les conversions de ses pareils étaient passagères, parce que les Arians ont une » tendance naturelle à trouver le dieu en euxmêmes » et à croire que ce qui leur sert est par cela même bon et sacré; c'est donc sans y attacher d'importance qu'ils se faisaient chrétiens et sans renoncer pour cela tout d'abord aux divinités du Walhall.

ici se place sous la plume de Gobineau une bien curieuse interprétation de la légende du m chef de saint Hildevert » , relique qui fut honorée durant tout le moyen âge à Tabbaye de Gournay. L'hagiographie raconte que cette tête sainte, apportée dans le pays par des clercs ambulants qui allaient l'offrir en tous lieux à la vénération des fidèles, se montra soudain immobihsée sur l'autel de l'église paroissiale de Gournay, en sorte que tous les efforts des assistants étaient incapables de l'en arracher, et qu'elle paraissait témoigner ainsi son désir d'être désormais

honorée en cette place. Cependant, le petit-fils d'Ottar, Hauk ou Hughes, ayant entendu parler de ce miracle, survint avec sa femme, monta à Tautel et, maniant sans peine la tête de saint Hildevert, probablement impuissante contre des païens, la fit saisir par ses hommes norvégiens et précipiter dans le feu, en un lieu encore aujourd'hui nommé la Rouge-Pierre de Ooumay, près du puits principal de la région. Ici, par un nouveau prodige, la relique échappa d'elle-même à la flamme pour aller se poser dans le giron de la châtelaine. C'est là, poursuit Gobineau, un récit vénérable, et, bien que les détails en puissent être discutés, le fonds n'en doit être considéré qu'avec respect. Si l'on examine, en eCFet, au point de vue odinique, ce récit tout chrétien d'apparence, les circonstances diverses qui viennent d'être rapportées prennent un caractère infiniment intéressant, et on arrive sans peine à comprendre le sens véritable des événements. La Pierre-Rouge était un simulacre divin, érigé par les hommes du Nord, fidèles encore à leurs coutumes païennes. L'épreuve judiciaire du feu, tentée près du puits ou de l'eau au milieu des chants et des cris, ne fut pas moins Scandinave. En sorte qu'au total Hauk fit ce jour-là M un sacrifice légal d'après le rituel odinique à l'autel sacré, rouge, en présence de l'eau et du feu o . Mais l'Église chrétienne, envisageant de préférence les choses ù son point de vue, a commémoré chaque année cet événement jusqu'au dix-huitième siècle par une procession et un feu de joie à la Rouge-Pierre. Pourtant si Hauk, encore étranger à la foi de Jésus, permit l'établissement de cette coutume, c'est qu'il nen vit pas l'aspect chrétien. H s'était produit sous les yeux de l'assistance un épisode inéclairci qui parut un prodige à tous, et que chacun interpréta suivant ses préoccupations familières. Pour le seigneur païen du territoire, le chef de saint Hildevert apparut désormais comme la tête coupée et toujours vivante du sage Mimir^ cette tête prophétique à laquelle Odin doit toute sa science selon la mythologie nordique, qui dirige les peusées du dieu, sans laquelle il ne saurait rien et dont il suit constamment les avis. « Il est clair que Hauk et ses hommes ne voulurent pas se dégager de la vénération qu'ils éprouvaient pour

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