CHAPITRE V
c'est la pure administration du municipe romain qu'il va maintenant porter aux nues en faveur de ses grands-parents maternels. La vieille cité burdigale était, dit-il, une a république » à la façon des villes de Lombardie : elle savait fort bien, à roccasion, rappeler ses privilèges, même aux rois d'Angleterre, ayant conservé dans toute sa pureté Vesprù municipal! Ses citoyens, tels les anciens possesseurs d'odel, ne montraient que mépris pour l'axiome féodal : « Nulle terre sans seigneur; » ils prétendaient posséder, exemptes de tenure, leurs propriétés bourgeoises, et ne rendre obéissance qu'aux magistrats de la ville élus par leurs suffrages. Bordeaux était gouverné par un maire, qui, a suivant la tradition de l'usage romain, donnait son nom aux années » et commandait seul dans la cité, assisté des cinquante jurats, du conseil des trente, de celui des trois cents, enfin de l'assemblée du peuple pour les cas graves. L'élection est le mécanisme indispensable et naturel de tout ce mouvement : la vie publique est intense et la prospérité « analogue à celle de l'époque romaine » . Bourgeoises d'ailleurs, les familles dirigeantes ne le sont guère; et d'abord, elles tirent probablement leur origine des Francs ou des Wisigoths; puis encore elles tiennent « à fief » les tours de la ville; enfin, elles vont jusqu'à s'allier à l'occasion au sang royal (il s'agit d'une demoiselle Pierre de Bordeaux qui épousa un d'Albret, ancêtre des Bourbons). Et voici l'homme qui nous a montré la chute de toutes les aristocraties (à commencer par la phénicienne) préparée par d'indignes alliances avec les filles de marchands enrichis ; voilà le même homme qui se prend à nous énumérer, dans sa vanité naïve, toutes les bourgeoisies de Bordeaux casées dans la noblesse gasconne. « Monseigneur le maire » est, dit-il, une puissance, qui traite comme telle avec les souverains de France et d'Angleterre, et « écrit à la demoiselle de Mussida : Très honorable dame, chère et bonne amie! » Quelles belles connaissances a ce magistrat! Enfin le comte salue au passage tous les citoyens bordelais, ancêtres des dames Gobineau de l'avenir. « On les voit traverser la ville en tous sens : ils se rencontrent, ne sachant pas quun jour leur sang sera mêlé • dans les veines du descendant
d'Ottar, et c'est un grand honneur pour ces braves gens. Leur petit-fils relève avec soin leurs noms dans les listes de garde nationale du temps, dans celles des plantons aux portes de la ville, afin de leur donner quelque tournure militaire, et il a un long chapitre pour établir qu'à cette époque la pratique du commerce ne constituait pas une dérogation dans le midi de la France. Nous le croyons volontiers en voyant les Durfort et les Lansac payer patente; mais le comptoir n*anoblit pas non plus, que nous sachions, et Jacques Guvugnault, orfèvre en 1494, n*est point pour cela grand seigneur. En ce temps « on cherchait à gagner n importe combien » , dit Gobineau, qui révèle en ces pages tout au moins une parenté noble, celle de M. de La Palisse. N*a-t-il pas écrit tout à Theure pour glorifier les descendants d'OUar (1) : « C'était une race forgée sous les coups; les coups la faisaient tomber, et en les rendant elle se relevait comme elle pouvait! » Voilà qui est particulier! Ou encore : « Elle sent très bien, dans les époques les plus reculées, ce qui la sert, ce qui la gène. » Tout cela est véritablement spécial à ce sang illustre.
Nous avons un peu perdu de vue les Gournay dans notre excursion méridionale. Pourtant, ce nom fut un moment porté avec éclat en Gascogne, et, bien que le comte ne prétende pas ici à une filiation directe, il feut reproduire, d'après lui, l'épisode qui a probablement joué son rôle dans l'étrange aventure de la greffe des Gobineau sur l'arbre généalogique des fils d'Ottar. Un Gournay anglais fut amené dans le Bordelais, vers la seconde moitié du quatorzième siècle, par les vicissitudes de la guerre de Cent ans. En effet, ce nom normand d'une ville importante, et qui dut fournir plus d'un soldat à l'armée d'invasion de l'Angleterre, se retrouve, comme il est naturel, assez fréquemment signalé outre Manche, après la conquête du duc Guillaume le Bâtard, dans les rangs de la noblesse britannique. Gobineau s'empresse d'en rattacher plus ou moins heureusement les porteurs à la maison d'Ottar; et^ grâce au respect du passé qui se traduit dans les soigneuses généalogies anglaises,