CHAPITRE
chez ces deux nations, et les Grecs n'auront tout d'abord qu'à imiter ces grands modèles. Mais un caractère fâcheux se montre commun à leurs conceptions respectives du beau. Elles voulaient toutes deux a du frappant, du terrible, du gigantesque; elles se jetaient dans Tcffroyable et frottaient leurs sensations même au dégoûtant « . Or, ces succès d'une part, ces excès de l'autre, éveillent l'attention de notre observateur ethnographe. Si Ton admet avec les Grecs et les juges les plus compétents en cette matière que l'exaltation et l'enthousiasme sont la vie du génie et des arts; bien plus, que ce génie, lorsqu'il est complet, confine à la folie, ce ne sera dans aucun sentiment organisateur et sage de notre nature que nous en irons chercher la cause créatrice ; en d'autres termes, ce ne sera point à l'élément blanc que nous nous adresserons pour en expliquer la naissance. Dès lors se présente cette conclusion toute rigoureuse ({\xe\9i source dont les arts ont jailli est cachée dans le sang des noirs ! Parvenu en ce point, l'auteur pressent que le lecteur va se récrier, n C'est, dira-t-on, une bien belle couronne que je pose sur la tête difforme du nègre. » Non pas précisément sur ce front-là, car, réduit à ses propres forces, le noir grossier ne peut rien dans le domaine du beau, pas plus d'ailleurs que le blanc divin. « Le génie de l'art est également étranger aux trois grands types (1). » Il surgit de leur hymen et se manifeste alors avec une intensité variable, avec une physionomie différente chez l'individu, suivant les proportions constitutives de son sang. Un blanc bercé par l'air charmant du mariage secret, Pria que spunti in ciel taurora^ ne ressent pas les jouissances physiques et violentes d'un Bambara hypnotisé par le rythme monotone d'un de ses airs nationaux; mais leur plaisir est de même ordre. Le noir possède seulement à un plus haut degré la faculté sensuelle sans laquelle il n'y a pas d'art possible ; il lui manque en revanche les aptitudes intellectuelles capables de raffiner pour l'Européen sa jouissance.
Aussi la puissance des arts sur la masse sera-t-elle toujours
(1) T. I, p. îi8.
en raison directe de la quantité de sang noir qui coule dans ses veines. Cette puissance fut maxima chez les Assyriens et les Égyptiens; elle subsiste chez leurs descendants orientaux et se manifeste en « éruptions volcaniques », en a prodigieux enthousiasmes n devant les représentations figurées. Pour ces gens, a les arts du dessin sont la plus puissante des machines démoralisatrices, n D'où les prohibitions nécessaires de Moïse et de Mahomet, qui interdirent pareillement les images. En sortant du cercle sémitique, on constate la même action des représentations figurées, mais avec une intensité toujours décroissante, chez les Hindous postérieurs à Bouddha, chez les Grecs classiques, les Italiens du quattrocento, les Espagnols, les Français modernes. Après quoi, « tirant une ligne, » Gobineau n'admet plus rien que des « inspirations indirectes et des produits d'une imitation savante » , sans écho dans les masses populaires. De la sorte, toutes les nations germaniques se trouvent exclues de ce singulier catalogue, et Richard Wagner aurait eu plus tard à pardonner beaucoup à son ami si ce dernier avait persisté dans son attitude de jeunesse vis-à-vis de l'esthétique. Comment justifier en effet par une telle interprétation ethnique le rôle moral de la musique germanique, la mission régénératrice de l'art de Bayreuth, les affinités toutes populaires du théâtre renouvelé par le drame musical? Faudrait-il donc chercher des grands-pères nègres aux petits-fils de Hans Sachs?
Et néanmoins cette théorie d'apparence ridicule est très logiquement sortie des principes de Gobineau. L'effet presque physique qu'il reconnaît à la musique sur les nerfs de l'auditeur, l'exemple tiré de Cimarosa qu'il apporte dans VEssai à l'appui de cet effet, l'exaltation, «confinant à la folie,» éloignée de tout sentiment organisateur et sage de notre nature, qu'il observe chez les mélomanes, tout cela nous transporte directement dans l'Italie de Stendhal, patrie des arts aux temps modernes, comfne les péninsules méditerranéennes voisines le furent en d'autres siècles. Or, même aux yeux du a Milanais » Beyle, les sauvages paysans de la Calabre sont des « Africains» . L'état d'âme qu'il admire en eux a sa vraie patrie sous les tro-