CHAPITRE V
Landes, qui avait laissé quelque souvenir dans la région ; et certains paysans, de ce nom si répandu, 8*éteignirent au voisinage d'Izon vers 1711. Or les Gobineau se considéraient un peu comme les seigneurs du lieu. Si le compagnon de ce Robert GanoUe, qui était devenu dès lors leur allié authentique, si Mathieu de Gournay y avait laissé ses armes, sa mémoire, son nom, c'est donc qu'il les avait précédés vraisemblablement dans cette dignité; et pourquoi ne seraient-ils pas alors en quelque façon ses descendants (1)? Pourtant, se rattacher à la maison anglaise encore existante outre-Manche, à Mathieu lui-même, qui avait probablement déjà dans Bordeaux des contemporains dénommés Gobineau, Simon le bonnetier n^étant séparé que par un siècle du brillant sénéchal, cela était fort osé. Au contraire, la famille française de Gournay n'avait pas laissé de traces, même en son lieu d'origine, depuis le treizième siècle; on pouvait s'y relier sans inconvénient. Enfin les relations commerciales entre le Bordelais et l'Angleterre étaient alors incessantes, et, les CanoUe possédant dans ce pays leurs titres d'origine, leur cousin Pierre>Joseph de Gobineau put visiter l'église d'Harpley, qui perpétue la gloire de Robert Knowles, et par occasion l'église voisine d'Yarmouth, où la tradition lui montra des armoiries appartenant aux alliés des Gournay anglais. Il prit tout simplement pour son usage les deux derniers écussons de la série d'Yarmouth, qui n'a d'ailleurs aucun rapport avec les Gournay de France, sinon dans l'imagination du comte, nous l'avons dit, et il suftit de lire son développement sur ce point pour s'en convaincre; c'est une pure affirmation sans l'ombre de preuves, et, de plus, une invraisemblance criante, dont son propre inventeur se déclare, à chaque ligne, stupéfié lui-même. Et peut-être le conseiller à la cour des aides n'attacha-t-il pas une grande importance à l'acte de fantaisie qui lui fit graver sur son sceau ces attributs exotiques. Mais le temps et la fortune, croissante encore par l'alliance de Victoire de La Haye, vinrent augmenter les pré-
(i) Ici se placerait peut-être la lecture dans la Gaiiia Christiana de cet ablatif que nout y avons signalé : « Gobino de Gournay, » mention bien sédoi- •antel
tentions de ses enfants. Nous croyons que l'œuvre généalogique à proprement parler, les recherches dans Gaignières et chez les notaires de fiordeaux (où le comte ne résida jamais) doivent être Tœuvre personnelle de Toncle légitimiste, qui forma la jeunesse de Joseph-Arthur et lui légua sa fortune, ses prétentions et ses papiers. C'était un caractère bizarre, et Tépoque de la Restauration a fourni de ces excessifs féodaux, se rattachant d'autant plus passionnément au passé, à leurs origines prétendues germaniques, que ce passé s'éteignait, que ces origines devenaient plus problématiques. Thibault-Joseph de Gobineau comptait parmi ces ultras « dont les ancêtres, comme ceux de M. Jourdain, avaient peut-être vendu du drap à la porte Saint-Innocent, et qui n'en revendiquaient pas moins, au nom de la conquête, leurs privilèges d'ancien régime (l) » . L'Histoire (fOttar-Jarl est bien, dans sa conception, l'œuvre d'un lecteur de Montlosier et de Boulainvilliers. Arthur de Gobineau a été façonné à cette école, sa vie en a reçu une impulsion décisive; orientaliste par goût, il étendit à l'humanité tout entière les conclusions provinciales de son bouillant initiateur, et il lui éleva enfin un monument digne de sa mémoire dans ces annales de famille, bâties des matériaux que ce visionnaire avait rassemblés à la sueur de son front.
Mais la matière s'est ici montrée étrangement rebelle sous les doigts du vaillant ouvrier, pour être trop prochaine, trop tangible, trop soumise au contrôle des faits bien établis. En imagination chevalier delà conquête, en réalité bourgeois d'honnête souche, il a involontairement disculpé, par la seule apologie des siens, tout le mouvement évolutif qui mit depuis six siècles la bourgeoisie à la place de la chevalerie. L'histoire de sa famille devint ainsi, contre son gré, la justification, au point de vue aryaniste, des idées modernes que condamnaient ses prétentions féodales; et c'est un travail que d'autres reprendront plus consciemment à sa suite, sa destinée étant d'ouvrir les voies sur lesquelles il ne pousse qu'une brève reconnaissance de touriste amateur.
(1) M. Brunetière. Étude citée dans notre introduction.