CHAPITRE VI
Voilà du moins un diplomate, qui dans Tautre monde^ d*où il contemple ses frères d'aujourd'hui, ne se donnera pas à Texemple de la plupart d'entre eux pour un précurseur de l'alliance franco-russe? Son article des Bayreuther Blœtter nous a montré les Moscovites rouvrant par leurs conquêtes orientales les anciens chemins d'invasion, qui, pour le salut de l'Europe, étaient devenus impraticables durant le cours du moyen âge, mais, grâce aux routes ou voies ferrées amorcées par la cupidité des tsars, vont se montrer de nouveau propices à ramener sur l'Occident un Attila ou un Tamerlan. — Cet avenir ne saurait toucher Amadis, dégoûté par l'ingratitude de ses anciens Tassaux : il réunit les chevaliers pour combattre encore, leur promettant non pas la victoire désormais impossible, mais la mort honorable, qui sera suivie pour eux d'une existence supérieure et éthérée dans la mémoire des nobles âmes. Ce sera bien le « triomphe dans la mort » , cette fleur suprême du wagnérisme artistique désormais épanoui dans l'àme du comte.
Les derniers chants à" Amadis ne peuvent être jugés équitablement puisque l'auteur n'en a réalisé que des fragments. L'apogée du poème reste le second livre, qui a du souffle, à n'en pas douter, et, afin de terminer sur une note moins sévère l'appréciation d'une œuvre évidemment pétrie de bonne volonté et d'intentions hautes dans son aigreur sénile, nous ajouterons que, parmi les pages inachevées de la fin du volume, se détache un épisode qui nous a séduit. — Le chevalier Florizel a le privilège d'inspirer heureusement la muse de Gobineau, car il nous fut montré, au début du poème, enchanté dans les ondes d'un ruisseau par un cruel magicien, et délivré par l'intervention du Donzel de la mer. Or, la peinture avait de la grâce, et le préfacier d'^^ma^/s s'en montre si charmé qu'il conseille de lire toujours à haute voix ce passage, afin d'en mieux goûter la délicieuse harmonie imitative. — Le chant cinquième du troisième livre ramène sous nos yeux Florizel vieilli, cassé, défiguré : c'est que, dédaigné jadis par la fée Urgande, un instant égaré par les prestiges imprudents de Viviane et de Diamante, il a suivi ces magiciennes dangereuses, sans jamais accepter toutefois de les servir contre ses frères en chevalerie.
Maintenant il revient mourir parmi les preux, désabusé de ses erreurs, facilement réconcilié avec son passé par sa touchante légèreté de vieux Don Quichotte et d'éternel enfant!
Un cavalier passa, vieux, cassé, (ati^aë. Oh! çuë...
C'était la ruine complète,
Fort peu de cheveux sur la tête,
Le nez crochu d'un papegai...
Mais, avec ces défauts, il avait la figure D'une bonne, sensible et noble créature Que Terreur, non la fiaiute, égara loin du ciel... Il montait un cheval de trente ans, j'imagine... Deux atomes d'honneur brûlaient dans les deux âmes Du gentilhomme et du coursier.
Peut-être nous abusons-nous dans un rapprochement hasardeux, mais il nous semble voir en ce charmant Florizel la face aimable, séduisante, bienveillante encore, toujours légèrement puérile, de Thomme dont Casimir BuUet incarnait Tamertume outrée et les dégoûts impuissants. Ce fut cet aspect chevaleresque d'une physionomie si mobile qui conquit dès le premier abord M. de Hertefeld dans les salons de Stockholm, et les amis de Richard Wagner sous le toit de Wahnfried. — Le comte ne s'étail-il pas égaré, lui aussi, parmi les courtisans d'un Théophraste? Son àme délicate ne se jugeait-elle pas quelque peu coupable envers Tidéal romanesque de son adolescence? — Et Urgande pardonne à son vieil amoureux.
J'étais ta vie, oh ! oui, ton souffle et ta lumière. Tu m'as aimée, oh ! oui, moi seule et la première Et la dernière...
— Urgande, je meurs tel Que j'ai vécu... t'ayant aimée...
Oui, la joie en mon àme abonde.
D'ailleurs, je fus toujours si gai.
Oh! gué!
La pauvre Florizel mit la main de la fée Sur sa bouche tremblante; une plainte étouffée, Un soupir s'échappa de son cœur, et d*abord 11 était mort!