‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 224 sur 230 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

çaÎ8 qui ne sourirait aux appréciations de Téditeur d'Alexandre le Macédonien? — Nous apprenons, à le lire, que le « grand mattre français » a réalisé le premier drame réellement digne du conquérant qu'il entreprit de glorifier; que, si la forme de Tœuvre est celle delà tragédie classique du dix-septiéme siècle, néanmoins V Alexandre de a noire Gobineau appartient à nous aulre5 il //emand!s(l) autant que chose leur peut appartenir* . Car la manière en est si profondément germanique, si proche parente de celle des Shakespeare et des Schiller, que le phénomène demeure sans second dans les annales de la scène gauloise . En ce moule étroit des unités, jadis brisé pour ses compatriotes par le marteau de Lessing, le poète français se meut, par une exception unique en sa patrie, avec toute la liberté intérieure d'un dramaturge saxon ; de sorte qu'enfin TAUemagne n'aperçoit plus dans la formule surannée d'Aristote son aspect exotique, puisqu'elle la voit maîtrisée par un esprit si voisin de celui de Goethe, par un pur esprit de héros germanique. — Voilà bien le ton de la coterie wagnérienne, n'est-il pas vrai? Q\i Alexandre le Macédonien prenne donc place à côté de Racine et de Corneille dans nos collèges, conclut M. Schemann ; et il contribuera pour sa part à sauver l'idéalisme de la jeunesse, si menacé dans la a patrie adoptive v de l'auteur par certain réalisme trop envahissant.

A la suite de cet avant-propos lyrique, une soigneuse introduction nous apprend l'origine et la destinée de la tragédie d*Alexandre. Écrite avant 1848, elle aurait été présentée à la Comédie française, sur le point d'étrejouée, et arrêtée malheureusement dans son essor par la révolution de Février, qui la fit juger trop monarchiste pour notre scène nationale. — Des difficultés politiques sont une excuse dont les dilettantes de lettres pallient volontiers leurs insuccès; et les événements de 1870 ont heureusement sauvé à leur tour la vanité d'auteur de quelques émules ultérieurs du comte. — Quoi qu'il en soit

(1) Cef pofsestift un peu trop marqués ne font pat fort habiles sous la plume d*un homme qui fait profession de regretter et de combattre l'indiffcrence des concitoyens du comte à son égard; il va de la sorte à l'encontre de son objet et ne prend pas le chemin de désarmer parmi nous la méfiance.

440 LE COMTE DE GOBINEâU

des dispositions de nos comédiens officiels à Tégard d'AlexandrCj Gobineau lui-même parait n'avoir pas attaché grande importance à cet amusement de jeunesse. Il écrivaità sa fille en 1862 : 0 Quant à Alexandre^ si je devais le refaire, je ne le ferais plus comme cela. II y a trop de conspiration; Roxane crie trop; Perdicas ressemble à un père sournois; Alexandre est un peu plus larmoyant que de raison et se laisse empoisonner trop aisément... iVe pensez pas tant de bien (T Alexandre : il y a beaucoup plus de mal à en dire. » Et quand on songe que le comte a publié les Adieux de Don Juan^ on ne peut s'empêcher de concevoir quelques doutes sur la valeur de Toeuvre volontairement gardée par lui en portefeuille. Mais, cette fois encore, M. Schemann se montre plus gobiniste que Gobineau : il en appelle de Thistorien, trop sévère critique de lui-même, au poète créateur, doté de toute Tinconscience du génie. 11 convient Q^n Alexandre est une œuvre de jeunesse; mais Tauteur étant a de ces esprits à qui les dieux ont promis Tête ruelle jeunesse, Tœuvre retient autant d éternité que de jeunesse! » Âh! qu'en termes galants ces choses-là sont mises! Bien plus, si le comte juge « larmoyant» son Alexandre, c'est qu'à ce moment parle par sa bouche Vâpre Normand primiiif qui se réveillait parfois dans son sein ! A héros, héros etdemi ! et Ottar n'eûtil pas regardé avec quelque dédain, comme le fait son petitfils mûri par Tàge, les attendrissements même passagers d'un Macédonien déjà métissé.

Enfin voici le jugement du préfacier sur certaines imperfections de détail qui ne doivent pas être oubliées dans les rayons éblouissants de Tensemble. Les liens des règles tragiques, bien loin d'être des entraves pour l'auteur, « lui deviennent à la fin des ailes qui le poussent, dans l'essor de son génie, à récolter même en passant tous ces petits mérites accessoires, auxquels on attache une si grande importance, dans le pays classique de la forme, c'est-à-dire antithèses et pointes dramatiques ou diulo(;ales, délicatesses de métrique, de rythme, d'euphonie verbale. Toutes choses que les critiques sévères de sa patrie 8ont accoutumés par leur préjugé de refuser à notre poète, el <iuo nous autf-^s barbares allemands, au contraire, nous nous

Page 1