CHAPITRE IV
incessantes à Tesprît nègre indigène, car du védisme est né de la sorte Tindouisme actuel, ce panthéon populaire grimaçant et di£Forme qui remplit les temples de Bénarès. a Jusque-là, on disait que les dieux étaient beaux, beaux à la manière des héros arians : on n'avait pas songé à les portraire. » Mais l'homme noir et Thomme jaune veulent des sensations physiques, et ne peuvent d'ailleurs bien comprendre que le laid, que les idoles grotesques et repoussantes. Brahma, dieu des prêtres, s'adjoignit donc Vischnou, dieu des guerriers, puis Siva, dieu des nègres.
Et quelques signes annonçaient, vers le septième siècle avant Jésus-Christ, la corruption grandissante de la race. Il est amusant de voir Gobineau signaler d'abord parmi ces symptômes inquiétants la naissance d'une littérature irrévérencieuse, voltairienne en quelque sorte, ainsi qu'en témoigne cette anecdote empruntée à Burnouf. Un brahmane avaitiembrassé le métier d'homme de lettres. « Sa femme lui conseilla d'aller se mettre sur le passage du rajah... et de lui réciter quelque chose qui pût lui être agréable. Le poète trouva l'idée ingénieuse et suivit le conseil de la brahmani; il rencontra le roi au moment où celui-ci allait faire sa promenade, assis sur le dos de son éléphant. L'auteur vénal ne se piquait pas d'un grand respect : Qui des deux louerai-je, se dit-il. Cet éléphant est cher et agréable au peuple. Laissons là le roi : je vais chanter Téléphant. • Voilà, conclut le narrateur, le u laisser aller de ce qu'on nomme aujourd'hui la vie d'artiste ou de journaliste n . Ces façons d'indépendance préparaient le plus terrible assaut qu'ait jamais subi l'organisation brahmanique des castes, c'està-dire la naissance du bouddhisme.
Le bouddhisme, mal distingué du brahmanisme par les premiers indologues et offrant aux occidentaux étonnés certaines analogies chrétiennes, leur apparut d'abord comme une reli- |rîon nettement aryenne, et même caractéristique des tendances morales de cette race. C'est un spectacle que nous donnerons en son lieu. Mais on commençait, vers le milieu du dix-neuvième siècle, à revenir sur cette appréciation, à signaler l'influence indigène, celle des basses classes de la sociélé,
dans le succès de la doctrine de Çakya-Mouni (1). A défaut du mérite de Tinitiative en ce mouvement d'opinion, on doit laisser du moins à Gobineau celui de la netteté et de l'énergie dans la proclamation du caractère antiarian qui marquerait le bouddhisme. C'est, pour une part, sa protestation indignée qui a rallié au brahmanisme, comme nous le verrons, les disciples mêmes des premiers fanatiques du bouddhisme.
Avant le grand réformateur, un brahmane traître à son ordre, Kapila, avait enseigné déjà le dédain des règlements védiques et la pratique d'un ascétisme a individuel et arbitraire » . Çakya-Mouni, plus radical encore et oublieux de son illustre origine, se prit à répandre dans le bas peuple des doctrines subversives et leur donna dès le début de sa prédication leur véritable caractère en s'élevant contre la séparation des castes. On conçoit l'abomination d'une pareille tentative aux yeux de Gobineau : c'est tout simplement détourner la race blanche du droit chemin pour la précipiter dans l'abîme du mélange, y engloutissant à sa suite toute la noblesse de l'espèce. Digne disciple d'un tel maître, Ananda, cousin du Bouddha et comme lui de la plus haute extraction, acceptera bientôt de boire h la cruche d'une femme tchandala, c'est-àdire placée par sa naissance irrégulière en dehors de toute caste et, par suite, vivant symbole du mélange interdit. Puis, pour comble d'horreur, il épousera cette malheureuse, u Que des novateurs de cette force exerçassent de la puissance sur l'imagination du bas peuple, on le conçoit aisément, » s'écrie avec dédain Gobineau, dont le sentiment chrétien eût pu cependant évoquer ici l'admirable épisode de la Samaritaine. Mais nous connaissons assez ses préjugés : il est tout à l'indignation que lui cause une mésalliance inouïe sur les bords du (iangc, et il s'explique aisément dès lors les triomphes de la propagande bouddhiste. « Il était aussi flatteur que facile de se glorifier de vertus intimes et inaperçues^ de débiter des discours de morale, et aussitôt d'être tenu pour saint et quitte du
(1) Pnvic inilif^uo nettement dans sea études sar l'Inde antique, parues peu après VEttait qu» telle était alors la tendance de Térudition indologtque.