CHAPITRE VI 7t
sentant sa faiblesse, sacrifia tout au groupement, qui seul le pouvait sauver à Theure du danger. Mais, sans argumenter, savourons les suggestives imprécations de VEssaî contre la conception a sémitique » de la Patrie. La Patrie se réservait le monopole de l'éducation de Tindividu. a Devenu homme, elle le mariait quand elle voulait; quand elle voulait aussi, elle lui reprenait sa femme pour la transmettre à un autre, ou lui attribuait des enfants qui n'étaient pas de lui; ou encore, ses enfants propres, elle les envoyait continuer une famille près de s'éteindre... Enfin, le bruit se répandait-il que le triste citoyen ainsi morigéné obéissait trop bien aux caprices incessamment renouvelés de son despote nerveux et acariâtre; en un mot, pouvait-on, non pas même prouver, mais penser qu'il était immodérément honnête homme, la Patrie, perdant patience, le faisait jeter hors de ses frontières. » Ce « triste citoyen » se flattait pourtant d'être libre parce qu'il n'était pas soumis à un homme et que, « s'il rampait avec une servilité sans égale, » c'était aux pieds de la Patrie. Tels furent les effets délétères dus à l'importation de cette « monstruosité cbananéenne » . De quelle ironie les mots ne sont-ils pas capables, et combien ils changent de valeur selon les passions de parti qui les vivifient! La Patrie, création oppressive de l'esprit sémitique, voilà une thèse historique qui étonnerait fort certains de nos contemporains (1).
Cependant, comme il fallait des représentants en chair et en os à cette abstraction gouvernementale, le sentiment arian fut a assez séduit « par la proposition de confier la délégation suprême aux plus nobles familles de l'État. « A la vérité, dans les époques où il avait été livré à lui-même, il n'avait jamais admis que les vénérables distinctions de la naissance constituassent un droit exclusif au gouvernement des citoyens. » Désormais, il était assez perverti pour subir les doctrines absolues. Aussi institua-t-on soit des rois, soit des archontes, ou des conseils de nobles; mais, de façon ou d'autre, l'adminis-
(1) A notre époque féodale, dit le comte (t. II, p. 29), on n'employait guère le mot patrie. C'est avec le triomphe des couches gallo-romaines que le patriotisme a recommencé à être une vertu.
tration des cités grecques se modela complètement sur celle des villes phéniciennes.
Les résultats politiques d'une telle organisation rendent Gobineau fort indulgent au despotisme sans voiles, à la tyrannie personnelle, si fréquente dans les villes helléniques ; car, dit-il, Texpérience de tous les siècles a montré qu'il n'est pire oppression que celle qui s'exerce au profit de fictions, déléguant leurs pouvoirs à des mandataires. Ceux-ci, n'étant pas supposés agir par égoïsme, acquièrent le droit de commettre impunément les plus grandes énormités. Au lieu que l'aventurier qui, par un coup de force ou d'adresse, s'emparait de temps à autre du pouvoir dans une république grecque, non seulement ne faisait jamais rien que la Patrie n'eût fait avant lui, mais se montrait généralement plus doux et plus humain. Pourtant, en dépit des services que ces tyrans pouvaient rendre et de la légèreté de leur joug, « le point d'honneur voulait qu'ils fussent maudits;» malgré l'analogie de leurs procédés avec ceux du gouvernement ordinaire, on se rabattait sur ceci que les excès de l'usurpateur ne profitaient qu'à lui, et que les sacrifices demandés par les souverains à tète multiple revenaient au bien général. L'objection est «assez vide » , poursuit Gobineau, l'absolutisme d'un ou de plusieurs ayant les mêmes effets, du moment qu'on n'a plus la conscience d'être un homme, de relever en dernier ressort de la raison et de l'équité. « Auprès de Pisistrate, une fantaisie inattendue peut me perdre ; auprès des Alcméonides, c'est un hasard de majorité. » Faible avantage (1)! Avec ou sans tyrannie, le gouvernement des cités grecques était a exécrable, honteux, parce que, dans quelque
(i) Ainsi, platôt un bon tyran qu*un gouvernement d'opinion trop minutieux. C'est là, quoi qu*en pense notre aryaniste, un trait profondément méditerranéen dans son caractère, et que nous verrons s'épanouir dans sa bizarre partialité pour les empiétements despotiques d'Alexandre en Asie. On reconnaît ici l'individualisme excessif, prompt à passer d*un extrême à l'autre et à préférer une tyrannie sans nul contrôle à une délégation gouvernementale, qu'il ne sait pas maintenir dans de justes limites. La pondération entre l'individualisme et le sens social, le libéralisme en un mot, est le grand art des peuples germaniques. Les Grecs ont péri pour avoir mérité des tyrans, mais non pour les bvoir combattus.