‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 49 sur 230 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

manquait encore au mélange ; et, dès lors, Gobineau dispose des trois cordes de Tinstrument complaisant sur lequel il va nous jouer sa mélodie ethnique ordinaire ; refrain que certains esprits chagrins pourraient traiter de rengaine, mais qui ne saurait lasser des oreilles vraiment arianes.

Rome se crée d'exilés et de fugitifs sortis de toutes les cités de ritalie moyenne; en sorte qu'on ne peut imaginer, au point de vue de l'homogénéité du sang, une plus médiocre extraction. Et, appuyé sur Niebuhr (i) et O. Mùller, notre historien développe à propos des origines latines un roman politique fort habilement composé. Un peu confus et fastidieux cependant, parla faute de Tingrate matière qu'il s'agit de pétrir; car Rome italiote ne rend vraiment rien au point de vue ethnique, et de plus son peintre lui est trop peu sympathique pour en saisir la ressemblance. Quelle ironie sarcastique dans cette interprétation de la fière pauvreté des premiers sages de la République! «Après s'être félicité de la liberté acquise (lors de l'expulsion des Tarquins), on n'eut d'autre ressource que de s'accommoder de la misère qui en fut la conséquence, et d'en faire l'éloge sous le nom de vertu austère : on se loua judicieusement d'une pareille vie, faute de pouvoir l'échanger contre une meilleure. »

Cette situation, qui « ne valait pas grand'chose » , était meilleure tout compte fait que celle de la Grèce de ce temps, grâce à l'esprit utilitaire jaune de la population. Ainsi, à côté de la Patrie, qui fut également divinisée, quoique conçue de façon moins concrète, on révéra la Loi, en la considérant non plus comme une émanation actuelle de la Patrie, faite et défaite chaque jour au gré de cette fiction, mais comme ne s'abrogeant pour ainsi dire jamais, toujours vivante, toujours agissante. C'est un peu le droit coutumier cher aux féodaux, et la Patrie, demeurant dès lors dans un état d'effacement calculé, ■ n'eut pas le droit de s'engouer tous les matins de quelque mauvais révolutionnaire nouveau. » A cette sagesse politique

1) Nous avons dit (Introduction) que Niebuhr avait mis en relief la lutte de deux races antagonistes dans les dissensions qui opposèrent le patriciat à la plèbe ao sein de la Rome primitive.

relative, les Romains joignaient incontestablement le courage militaire; néanmoins, afin de n'avoir pas à trop admirer la valeur des premiers légionnaires, Gobineau insinue que les Celtes gaulois vinrent fort à propos aider la ville à vaincre le Latium, en occupant les Étrusques tyrrhéniens par d'incessantes diversions sur leurs derrières. Une fois TÉtrurie annexée, Rome n'eut plus devant elle que Celtes, Grecs, Siciliens, Carthaginois, tous peuples moins blancs qu'elle-même. Elle dut ses victoires à cette supériorité relative sur son entourage immédiat, et plus encore à son éloignement fortuit des grandes civilisations arianes ; car elle n'aurait pu perdre la prépondérance que « si son territoire, au lieu d'être situé dans l'occident du monde, l'avait faite voisine de la civilisation brahmanique » , ou encore si les Germains se fussent montrés dès lors à l'horizon. Cette confiance dans la vertu du sang n'est-elle pas merveilleuse?

Cependant, une fois de plus, les flots perfides de la Méditerranée, sans cesse en contact plus intime avec la république grandissante, accompliront leur œuvre. De la Rome sabine ou italiote se dégage rapidement par les mélanges la Rome sémitique; le goût du luxe et des arts fait son apparition : le vainqueur prend dès lors et pour toujours dans ses rapports intellectuels avec la Grèce dédaigneuse « cette humble et niaise attitude du provincial devenu riche qui veut passer pour connaisseur » . Mummius, vainqueur des Corinthiens, expédiait tableaux et statues vers ses villas, en signifiant aux voituriers qu'ils auraient à remplacer les chefs-d'œuvre endommagés sur la route; ^ Saluons ce digne et vigoureux descendant des confédérés d'Amiternum. Il n'était pas dilettante, mais avait la vertu romaine, et l'on ne riait que tout bas dans les villes grecques, qu'il savait si bien prendre. » La civilisation hellénistique étendit donc sur Tltalie son manteau rapiécé, ses oripeaux de charlatan; et la tentative du patricien Sylla pour reconstituer l'aristocratie romaine échoua non pas devant l'antagonisme du « bestial » Marius, mais devant la loi d'airain de la situation ethnique nouvelle. Un symptôme bien frappant de cet état de choses fut la naissance d'une littérature « mar-

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