‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 5 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

forces et de la solidité du terrain sur lequel il s'avance : on dirait ces lignes écrites avant 1848, peu après Tétude sur Capodistrias, par un homme encore incertain de sa vocation combative. En effet, s'il y étale une modération qu'il oubliera souvent par la suite, il y porte en revanche une mollesse de touche qui ne lui est pas habituelle. Et ses arguments sont pour la plupart médiocres et puérils, laissant à peine discerner les lignes fondamentales de son système sur Torigine et le déclin des civilisations humaines (I).

Afin de déblayer un champ déjà trop encombré par les tentatives de précédents théoriciens, Tauteur de VEssai passe d'abord en revue les explications que nous devons rejeter quand nous examinons les causes du progrès ou de la stagnation d'un empire. N'en cherchons pas le secret dans des institutions plus ou moins rationnelles, comme le tenta trop souvent le dix-huitième siècle : les meilleures constitutions sont impuissantes quand le peuple dont elles règlent les destinées ne vaut rien. Voyez par exemple les îles Sandwich, où, en dépit d'une chambre haute, d'une chambre basse, d'un ministère responsable, d'un roi légitime, les missionnaires américains protestants décident seuls, despotiquement, en dernier ressort, et forment le rouage indispensable d'une machine où leur place n'était point marquée. Voyez surtout Haïti, où, derrière le pompeux décor de la législation européenne, règne une anarchie nègre en tous points semblable à celle du Dahomey.

Mais il est pour les vues ethniques de Gobineau une plus dangereuse concurrence que celle de la panacée des deux chambres : c'est la théorie des climats, des milieux physiques, introduite dans la science historique par Montesquieu, Herder, Hegel; et, en fait, telle en est la force persuasive que l'auteur se voit contraint de lui faire, dès les premières pages, quelques

(1) C'est pourtant cette partie théorique de VEssai qui a inspiré au docteur Paul Kleinecke une telle admiration qu'il vient de l'eiposer dam une brochure •péciale {Gobineau s RasseutUeorie, Berlin, 1902) et presque dans les termes mêmes de V Essaie afin d'appeler l'attention de ces compatriotes sur cet ouvrage capital du • puissant penseur ■ français.

<;oncessioDS dissimulées (1) et de lui accorder plus encore dans la suite de ses travaux. Néanmoins, il se déclare, en principe, son adversaire décidé. Le rôle d'un peuple dans rhistoire demeure, à son avis, tout à fait indépendant des lieux qu'il habite. Tyr et Sidon ne dressèrent-elles pas leurs comptoirs sur une côte aride, rocailleuse, étroitement resserrée entre la mer et d'abruptes chaînes de montagnes? Athènes est encore étouffée « dans la poussière blanchâtre qui couvre ses campagnes et ses maigres oliviers n . Rome se dresse dans la situation topographique la plus défavorable. Pourquoi d'ailleurs verrait-on l'épanouissement, puis la décadence de la culture au sein d'une région dont le climat n'a pas changé dans l'intervalle? Où sont Ninive, Garthage, jadis reines du monde? « Malgré le vent, la pluie, le froid, le chaud, la stérilité, la plantureuse abondance, partout le monde a vu fleurir tour à tour et sur les mêmes sols la barbarie et la civilisation » (2). Non que la situation géographique ne joue quelque rôle dans le destin d'une cité : Gonstantinople ou Alexandrie sont parmi ces sites favorisés de la nature qu'on peut appeler les clefs du monde. Mais le rôle préparé de la sorte par le milieu, une nation « le joue bien, le joue mal ou même ne le joue pas du tout suivant ce qu'elle vaut » . Prenez l'isthme de Panama; bàtissez-y une ville et faites que les deux océans s'unissent sous ses murs; puis soyez libre de la peupler d'une colonie à votre gré : le choix auquel vous vous arrêterez déterminera l'avenir de la cité nouvelle. Bien plus, que la race soit vraiment digne de la haute fortune à laquelle elle aura été appelée, et si l'emplacement choisi n'est pas propre à développer tous les avantages de l'union des deux mers, « cette population (3) le quittera et ira ailleurs déployer en toute liberté les splendeurs de son sort, »

(1) C'est ainsi qu'il accepte l*action modificatrice du milieu au cours de ces convulsions géologiques des premiers âges décrites par Cuvier (t. I, p. 140), mais croît que depuis lors la nature assagie a perdu son omnipotence ; et il raillera (t. II, p. 503), à propos des indigènes américains, «cette solution bizarre que si ces sauvages sont d'un jaune pâle, c'est que l'abri des forêts leur conserve le teint. •

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