‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 6 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Indiquons dès à présent le motif qui, renforcé sans doute par des instincts originaires, porta cependant par sa propre yertu Tauteur de VEssai à restreindre outre mesure le rôle externe du milieu, pour exagérer les conséquences du don inné de la race : c'est la faible durée qu'il attribue au passé du globe. Dans sa dédicace au roi de Hanovre, il parle des Védas, ou sont racontés des faits « bien proches du lendemain de la création; et, dans sa conclusion, il fixera à sept mille ans environ Tâge actuel de Thumanité. Or, si la science contemporaine a pu élargir Taction du milieu jusqu'à lui annexer avec une probabilité suffisante les immenses inégalités de la race, c'est grâce à un bien autre recul, à une perspective infiniment plus étendue vers les lointains du passé. Mais en effet un esprit prévenu de différente sorte, tel que fut celui de Gobineau dès sa jeunesse, devait se révolter contre des conclusions qui apparaissent à bon droit téméraires, contre des métamor» phoses qu'on a raison de juger impossibles, au cours des brèves périodes qu'atteint l'histoire positive, et qui enfermaient à ses yeux la totalité de l'évolution humaine. Il faut de toute nécessité réduire en ce cas à un coefficient minime l'action du milieu et se retourner avec un acte de foi très humble vers une conception entièrement métaphysique de la race.

Le milieu écarté tant bien que mal, il restait à discuter une puissante infiuence, à laquelle la philosophie de l'histoire laissait, depuis Bossuet, une action sinon exclusive, comme le veut le Discours sur t histoire universelle^ du moins prépondérante : la volonté du ciel et l'inspiration de la religion. Question délicate pour Gobineau, dont nous avons dit que les traditions de famille et même, nous le croyons volontiers pour le temps de sa jeunesse, les convictions personnelles venaient ici traverser les préférences théoriques. En effet, si, par la suite, nous nous voyons obligé de présenter quelques réserves sur la nature et la portée de ses sentiments chrétiens, il faut avouer que, dans VEssai, il se montre un fils docile de FEglise romaine; que, dès la dédicace de l'ouvrage, il vante à titre de source historique les premiers chapitres du Livre saint, m cet abîme d'asser-

tiens dont on n'admire jamais assez la richesse et la rectitude. » Tandis que plus loin, le cœur soulevé de dégoût au spectacle de la décadence romaine, il s'arrêtera néanmoins pour rendre hommage aux Pères de TEglise, individualités admirables au sein d'une foule abâtardie, a inspirés par un sentiment surhumain, illuminés par une flamme qui n'est pas terrestre. » Et certes d'autres aryanistes, moins respectueux, ne se feront pas faute d'interroger les Augustin, les Âmbroise, les Tertullien sur la race dont ils ont droit de se recommander. Enfin, contemplant au terme de son étude les sombres destinées qu'il prédit au genre humain, Gobineau s'écrie avec amertume : tt Je n'affirmerais pas non plus qu'il fût bien facile de s'intéresser avec un reste d'amour aux destinées de quelques poignées d'êtres dépouillés de beauté, de force, d'intelligence, si Ton ne se rappelait qu'il leur restera du moins la foi religieuse, dernier lien, unique souvenir, héritage précieux des jours meilleurs. » Mais la lecture de ces lignes émues fait déjà pressentir que leur auteur ne veut attribuer à la religion aucune vertu civilisatrice et, en somme, aucun rôle dans l'évolution des sociétés; on dirait qu'il a senti d'instinct, sans se l'avouer nettement, une vérité qu'établit de manière inébranlable l'étude de l'aryanisme contemporain : à savoir que le christianisme est l'antithèse de cette conception historique. trop souvent tentée de coqueter avec lui. Aussi, décidé à ne sacrifier ni l'une ni l'autre de ses convictions antagonistes, Gobineau a-t-il délibérément écarté Tune d'entre elles de son horizon scientifique : son catholicisme n'exercera aucune infiuence sur ees jugements rétrospectifs, ne tiendra nulle place dans ses prévisions d'avenir. Il a été jusqu'à écrire un chapitre spécial pour bien établir avant toutes choses que le christianisme « ne crée pas et ne transforme pas l'aptitude civilisatrice » ; bien plus, qu'en cela il a grandement raison^ et qulon fera justement a de le désintéresser entièrement dans la question ». En un mot, a son royaume n'est pas de ce monde (1). » Formule souverainement

(1) II est frappant que le sceptique Mérimée ait précisément félicité sur ce point l'auteur ilo VEssai après la lecture de sou premier volume. « En attendant, ptM'iiiettcx-moi de vous féliciter du courage qu'en ce temps d'hypocrisie

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