‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 51 sur 230 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

lation ayant été réunis chez des nations vieillies et, partant, expérimentées, m il se pourrait à la rigueur qu'ils résumassent une sagesse plus générale que ne faisait chacune des législations antérieures. Mais, loin d'être universel, le droit romain n'a jamais convenu qu'aux peuples romanisés. En Angleterre, en Suisse, dans telle contrée de l'Allemagne, les mœurs le repoussent. Ce n'est pas la raison écrite, comme on l'a dit ambitieusement : c'est la raison d'un temps, d'un lieu, vaste sans doute, mais loin de l'être autant que la terre (1). »

Enfin, le point culminant de cette revanche du monde sémitique engloutissant ses vainqueurs fut atteint le jour où Septime-Sévcre commença d'élever un monument pompeux à la mémoire d'Annibal, et où Carthage, a la malheureuse Garthage, une vague de cet Océan sémitique, put savourer aussi son heure de joie dans le triomphe collectif et dans l'outrage posthume appliqué sur la joue de la vieille Rome. »

Convenons qu'il est fort beau dans son amertume, ce chapitre sur la décadence romaine. Gobineau se sent à l'aise dans l'imprécation hautaine et dédaigneuse : cet héritier de Boulainvilliers stigmatise de main de niattre en ces pages brûlantes les siècles qui ont préparé la romanisation de la Gaule. C'est bien l'homme qui, au soir de sa vie, relisant les épreuves de son Essai pour les rendre au public dans une édition nouvelle, écrira cet aveu : « Je n'ai pas estimé que je pusse me connaître sans savoir quel était le milieu dans lequel je venais vivre, et qui, en partie m'attirait à lui par la sympathie la plus passionnée et la plus tendre, en partie me dégoûtait et me remplissait de haine, de mépris et d'horreur. « Ces parties sont faciles à discerner dès à présent : ce sont les survivances de l'aryanisme, germanisme ou féodalisme d'un côté; celles du sémitisme, romanisme ou égalitarisme de l'autre. Et emporté

(1) Dan< son étude magistrale sur Jnsttnîen (Parts, Leroux, 1901), M. Diehl apprécie le Digeste en ces termes : « C'est l'idée de I*Etat constitué par une savante hiérarchie de fonctionnaires obéissant à un chef absolu, qui gouverne sans contrôle, et dont Tautorité est de droit divin. Par là, Justinien était bien l'héritier des Césars, » et aussi, dirait Gobineau, l'héritier de la conception sémicîqae et théocratique du gouvernement des peuples.

9ii LE COMTE DE eOBINIAU

par ses préférences impétueuses, notre auteur ne peut se tenir de rompre une lance contre les historiens trop favorables à la tradition romaine et au tiers état qui en est sorti : il provoque nominativement Augustin et Amédée Thierry, a Les politiques, dit-il, comme les poètes, les historiens comme les moralistes ont déversé leur mépris sur les immondes populations auxquelles on ne pouvait faire accepter un autre régime. C'est là un procès que des esprits dailleurs éminents, des hommes d'une érudition vaste et solide s'efforcent aujourd'hui de faire reviser. Us sont emportés à leur insu par une sympathie bien naturelle et que les rapprochements ethniques n'expliquent que trop. » Un État sans noblesse, c'est le rêve de bien des époques. !Xe vaut-il pas mieux pour les différents groupes humains perdre tout ce qui peut les séparer, les différencier? A ce titre, en effet, Tâge impérial est une des plus belles ^ périodes que l'humanité ait jamais parcourues! La naissance d'autres érudits explique plus facilement encore leur attitude : tel Raynouard, l'auteur d'une Histoire du droit municipal en France : homme de cabinet, et d'origine provençale, son sang le prédispose de façon irrésistible à se montrer l'admirateur des procédés romains; tel Leber, qui a touché le même sujet, mais qui, né dans une province moins complètement latinisée, se montre beaucoup plus prudent dans l'apologie de la Romanité.

Enfin, avant de quitter ce terrain fécond en beautés d'ordre satirique, il faut goûter le passage exquis où Gobineau signale en moraliste clairvoyant l'un des dangers propres aux cultures avancées : la profusion des demi-grands hommes, la naissance d'une foule d'individualités « fortuitement pourvues de trop de forces » . C'est un problème qui revient fréquemment dans les considérations aryanistes ou impérialistes en général, que celui du rôle des grands hommes, de la signification des héros à la façon de Carlyle et de l'estime qui leur est due. Nous apprenons ici à les différencier nettement dans une civilisation homogène et dans une civilisation mélangée.

Dans la première l'individu ne peut se distinguer de la masse que par a l'opulence plus grande » dans laquelle il en

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