CHAPITRE IX
un élat social si di£Férent du précédent, sans trop diminuer son individualiste Ârian, nous présente cette innovation avec toutes sortes de ménagements. Un guerrier connu, dit-il, mais non pas nécessairement très noble (il suffisait qu'il eût fait ses preuves dans des expéditions antérieures), se présentait à rassemblée des chefs et proposait une nouvelle campagne. Pour réussir à en faire décider l'entreprise, il lui fallait, « outre un passé quelque peu digne d'estime, » un véritable don d'éloquence. 11 s'agissait en e£Fet de s'assurer l'avantage du commandement dans cette sorte de débat ou de surenchère bientôt établie entre les candidats au titre de général et des guerriers qui demeuraient absolument libres de prêter ou de refuser à volonté leur concours. Il fallait surtout une libéralité sans limites, une réputation de générosité bien reconnue, car un contrat personnel devait se conclure entre le chef de guerre et chacun de ses compagnons; or ceux-ci avaient, nous le savons déjà, ft les yeux bien ouverts sur leur intérêt personnel, v Aussi, pour symboliser cette grandeur d'àme vis-à-vis de ses soldats, le général prenait-il volontiers le surnom d' « ennemi de l'or o ou d' « hôte des Arians » . Si quelque privilégié réunissait de pareilles qualités, alors, l' Arian libre, l' Arian souverain absolu dans son odel, abdiquant pour un temps donné l'usage de la plupart de ses prérogatives, devenait, sauf le respect des engagements réciproques, Vhomme de son chef, dont l'autorité pouvait aller jusqu'à disposer de sa vie s'il manquait aux engagements qu'il avait contractés. On sent percer en tout ce développement un certain éloignement pour le chef de guerre, une méfiance d'aristocrate pour le «soldat parvenu, sans ancêtres (1)» ,que cet aventurier était trop souvent; et sans cesse, en Gobineau, nous constaterons ce singulier mélange d'admiration de la force et de dédain pour ses dépositaires, quand ils ne possèdent pas, par surcroît, la noblesse du sang. Lorsque l'expédition était heureuse, le général d'armée devenait le konungr du pays conquis, qui se nommait le Rik (Reich), dénomination dégradante, que la Norvège, pays d'odels,.
(ij Voir le Théophratte de ton poème à*Amadis que nous analyserons.
repoussa aussi longtemps que la suprématie d'un konungr. Ce dernier, une fois installé dans sa dignité nouvelle, concédait des biens-fonds à ses compagnons, mais, par une nécessité militaire dirimante en territoire ennemi, ceux-ci n'en jouissaient qu'aussi longtemps qu'ils demeuraient yic/^/es à leur conducteur. Le domaine ainsi possédé à condition s'appelait féod. Il offrait plus d'avantages que l'odel pour le développement de la puissance germanique, parce qu'il contraignait l'humeur indépendante de l'Arian à laisser au pouvoir dirigeant une autorité plus grande. Il préparait même l'avènement d'institutions propres à mettre d'accord les droits du citoyen et ceux de l'Etat sans détruire les uns au profit des autres. On reconnaît dans tout ce développement que l'auteur est partagé entre les deux sentiments antagonistes qui se combattaient alors dans son cœur en attendant que le premier triomphât décidément du second : d'une part, un individualisme ombrageux qui se complaît aux infinies libertés de l'odel ; de l'autre, une claire vue des nécessités de la vie des grands États modernes, au moins à titre de développement prudent des institutions féodales du moyen âge.
Mais il est évident que les liens de cette dernière organisation, si habilement pondérés qu'ils soient, imposent malgré tout un lourd sacrifice à l'esprit d'indépendance de l'Ânan. Le féod fut peu recherché tout d'abord ; le service militaire à la solde d'un chef continua de répugner à nombre d'hommes libres, et surtout à ceux de haute naissance.
Ces âmes arrogantes trouvaient de l'humiliation à recevoir des dons de la main de leurs égaux et quelquefois même de ceux qu'ils considéraient comme leurs inférieurs en pureté d'origine. Ils préféraient garder l'action plénière de leur indépendance et combattre avec les seules forces de leur odel. Ce furent donc surtout des tribus demi-germaniques qui virent, au début de l'ère chrétienne, sortir de leurs rangs d'innombrables chefs, riches, vaillants, éloquents, populaires, promoteurs d'expéditions heureuses. Ceux-là seulement furent konungrs, ou rois au sens vulgaire du mot; encore n'étaient-ils pas reconnus pour tels par d'autres que par leurs compagnons.