CHAPITRE IX
il est en conséquence mieux éclairé sur le rôle joué par la force et par la conquête dans les origines sociales. Mais, au sein de rhumanité vraie qui est la race blanche, il répugne tout autant que Rousseau à accepter la lutte, et surtout Tesclavage, qu'il y proclame interdit par droit naturel. Bien plus, dans ce cercle restreint il va réintroduire à son tour un contrat social restreint et limité il est vrai; telle est précisément Torigine qu'il donne au féod, cette convention entre égaux, non sans verser quelques larmes sur une première dégénérescence, comme le fit jadis son maître.
Citoyen d'Asgard, au fond de son cœur, Gobineau sent en e£Fet vivement que Thommage lige est une déchéance : il y trouve néanmoins un reste de grandeur et défend de son mieux ses héros, par exemple contre la haine a consciencieuse et sans exemple » dont Tédileur savant du Polyptique d'Irminon, Guérard, poursuit les nations germaniques, se fondant principalement sur les conditions du service militaire pour refuser aux Goths d'Hermanrik comme aux Francs des premiers Mérovingiens toute notion véritable de liberté politique. Ne voit-on pas, riposte notre auteur, en Amérique, dans le Kentucky ou dans TAlabama, les Anglo-Saxons, ce dernier rameau, « bien défiguré il est vrai, mais encore quelque peu authentique, » de Tancienne souche germaine, sans croire porter la moindre atteinte à « leurs principes de sauvage républicanisme n^, s'engager à la solde des pionniers qui s'o£Frent à leur faire tenter fortune vers l'ouest? En toute situation, le barbare resta du moins étranger au sens municipal du Slave, du Celte et du Romain, par la haute idée qu'il avait de sa valeur personnelle et le goût d'isolement qui en est la suite : il continua de haïr les villes et leurs prétendues libertés parce qu'il redoutait les associations trop étroites. Il sut échapper à l'asservissement jusque dans la vie militaire, grâce aux stipulations du contrat passé entre chaque soldat et son général. Il conserva jalousement l'institution du wehrgeld, de l'amende payée pour meurtre, n née des difficultés dirimantes qui hérissent toujours le redressement des torts d'un souverain envers son égal. »
La tolérance naquit chez lui de Texcès même de son indépendance. Comme il considère tous les étrangers, a/ussent^ils de son peuple, sous un jour à peu près égalj » il est assez libre de préjugés natifs contre qui Taborde. Il sera doux aux Celtes et aux Slaves de son féod et les laissera devenir riches , ouvrant ainsi la voie à sa propre décadence. Car les conquêtes germaniques, malgré les excès des premiers moments, d'ailleurs « un peu exagérés par Téloquence latine des écrivains de l'Histoire auguste » , furent en définitive assez bénignes, médiocrement redoutées des peuples et, sans nulle comparaison, infiniment plus humaines et moins ruineuses que les colonisations brutales des légionnaires et l'administration féroce des proconsuls.
Contemplons un in.stant ces conquérants généreux dans l'intimité de leur vie privée. Ici le romantique parle plus haut que le puritain dans le cœur de Gobineau, et pour ne pas ternir l'éclat de sa palette il se gardera d'emprunter ses couleurs au pamphlet de circonstance qui naquit de la mauvaise humeur de Tacite contre ses concitoyens.
Il se méfie des « bandits philosophes » , dessinés de fantaisie^ dans le style stoïcien, par le gendre d'Agricola, uniq uement désireux de présenter à la corruption romaine une sorte de morale en action. La maison de l'odel ne ressemblait guère aux sordides demeures, à demi-enfouies dans la terre, qu e l'auteur de la Germanie se plaît à décrire : ces tristes chaumières existaient sans doute, mais pour servir d'abri aux races celtiques à peine germanisées. Les hommes libres, les guerriers arians, a étaient mieux logés, et surtout moins à l'étroit. » Nous ne reproduirons pas les descriptions somptueuses qui se placent en ce lieu, mirant le palais de l'odel dans les eaux du Sund et plus tard dans celles de la Somme (I), tel que l'avaient reflété jadis les flots de l'Euphrate ou ceux de la Caspienne; nous glisserons sur la peinture haute en couleurs du festin des braves, où les assistants, s'cxaltant jusqu'à
(1) Où Gobineau crut le reconstituer un jour par racquisitioa du château de Trye (Oite).