CHAPITRE X
d'une manière complète avec les tendances naturelles à toutes les démocraties issues de Texcès des mélanges. Ce sont, d'une part, le goût pour la tradition ; de Tautre, la soif des distinctions sociales que tous veulent posséder : « le nom de citoyen n'est pas plus popularisé parmi eux que le titre chevaleresque de squire, » et cette disposition à se rehausser fait un contraste bien complet avec les goûts tout opposés des révolutionnaires de l'ancien monde. Bien des objections pourraient être présentées sans doute à une antithèse que l'on prétend fonder sur des détails si insignifiants, et d'ailleurs si inexactement conservés, mais la conclusion tirée par Gobineau est du moins révélatrice. Le groupe anglo-saxon ne représente donc pas parfaitement ce qu'on entend de ce côté de l'Atlantique par le mot démocratie. C^est plutôt un état-major sans troupes. Ce sont des hommes propres à la domination qui ne peuvent exercer cette faculté sur leurs égaux, mais qui la feraient volontiers sentir à leurs inférieurs. Ils sont sous ce rapport dans une situation analogue à celle des nations germaniques peu de temps avant le cinquième siècle. Ce sont des aspirants à la royauté, à la noblesse, armés des moyens intellectuels de légi* timer leurs vues. « Veut-on aujourd'hui considérer en face et examiner à son aise l'homme redouté qui s'appelle le Barbare dans le langage des peuples dégénérés qui le craignent? Quon se place à côté du Mexicain, qu'on l'écoute parler, et, suivant la direction de son regard effrayé, on contemplera le chasseur du Rentucky. n Celui-là est la dernière expression du Germain; c'est le Franc, le Longobard de nos jours, et le Mexicain peut avoir raison à son point de vue en le qualifiant de Barbare sans héroïsme ou sans générosité; mais « il ne faut pas sans doute qu'il soit sans énergie et sans puissance » . Cette prévision à longue échéance de l'actuel impérialisme américain est véritablement remarquable; et de ces considérations se dégagent d'elles-mêmes les probabilités brillantes d'un avenir prochain pour les États-Unis.
Cependant, si, pour un instant, nous nous prenons à regarder plus loin dans le futur, y verrons-nous les lois ethniques renonçant à suivre leur cours inexorable devant cette suprême
-et grandiose apparition ariane? Non pas, dit Gobineau ; Dieu n'agit point ici-bas par des volontés particulières, et, loin qu'ils nous permettent un moment d'espérer, les destins du Yankee «ont dès à présent « scellés » . Nous l'avons supposé jusqu'ici ^nglo-saxon. Pure concession à l'opinion vulgaire, car, s'il en fut ainsi dans le passé, pour le présent rien n'est plus fictif. Le dix-neuvième siècle a vu sur ces rivages un afflux incessant d'émigration européenne : des Irlandais par essaims faméliques, des Allemands, tant de fois métis; des Français qui ne le sont pas moins, des Italiens, pires que tout le reste. Dans ces divers apports, pas un élément fécond à dégager, et bien plutôt l'assurance d'un désordre certain, qui n'ira pas jusqu'à -abaisser l'Union au niveau des autres républiques américaines, mais qui l'égalisera vis-à-vis de FEurope. Acceptons-en l'augure pour nous consoler sur notre vieux monde d'une inégalité qui s'accentue encore chaque jour dans la période actuelle. Gobineau, dans une attitude d'impassibilité attristée qui a sa grandeur, « assiste avec intérêt, bien qu'avec une sympathie médiocre, au grand mouvement des instincts utilitaires en Amérique. » Il en connaît trop bien la source mongole : il sait qu'une humanité rajeunie n'en peut naître, comme les optimistes se l'imaginent. Carthage a jeté un éclat qui sera diffici- Jement égalé par New- York : elle avait été plus favorisée à sa naissance que la colonie des puritains d'Angleterre, car ses fondateurs étaient a les rejetons des familles les plus pures du Ghanaan * . Et pourtant « elle n'a pas ajouté la valeur d'un grain à la civilisation sémitique, ni empêché sa décadence d'un jour. * A peine les États-Unis auront-ils le loisir de réaliser la conquête des pays qui les entourent. Quant au renouvelle m^ent de la société humaine, quant à la création d'une civilisation supérieure, ou du moins différente, « ce qui, au jugement des masses intéressées, revient toujours au même, » ce sont là des phénomènes qui ne sont produits que par la présence d'une race relativement jeune et pure; cette condition n'existe pas en Amérique^ et le simple transfert d'un point ne régénère pas les familles humaines plus qu'à demi épuisées!
Le protégé de Tocqueville a-t-il vu plus juste que son chef