CHAPITRE XI l&l
larités vagues, discutables» insignifiantes ou notoirement imaginaires, voilà tout ce que VEssai nous oCFre sur nos grands parents arians.
En réalité, Gobineau ne pouvait tracer une psychologie spéciale de la race blanche à ses origines, parla raison dirimanteque cette psychologie-là n'existe pas, toutes les familles humaines ayant débuté à peu de chose près par les mêmes appétits et les mêmes tendances et leurs di£Férences s'étant marquées au cours des âges soit en vertu de facultés évolutives plus réelles, soit par Faction de quelques hasards heureux. C'est surtout en cette question délicate des origines que le comte fut entravé, comme la plupart de ses contemporains, par le trop court recul de sa préhistoire. De nos jours, la géologie calcule par millions d'années Tàge actuel de Thumanité; Tarchéologie elle-même, rencontrant dans la Ghaldée vers Tan 4500 une civilisation remarquable, doit avouer qu' «à cette distance nous sommes encore à une distance infinie des origines (1) » . N'acceptant que six à sept mille ans avant Tère chrétienne pour la formation actuelle du globe, Tauteur de VEssai est amené non seulement à refuser à Taclion d'un temps si bref le pouvoir de façonner l'âme des peuples, mais encore à repousser pour les blancs toute période de sauvagerie primitive, toute « aurore privée des clartés de l'intelligence (2) » ; à les faire naître en quelque manière égaux aux dieux; en un mot à leur attribuer par une sorte d'opération de la grâce des qualités qui se sont développées chez eux graduellement, comme conséquence d'une supériorité faible au début, mais appuyée de circonstances favorables. Aussi par la suite a-t-il reculé devant une rétractation meurtrière à son enseignement, et récusé sans examen, raillé même avec amertume les découvertes de Tarchéologie préhistorique, qui, sur ce point, renversait en effet complètement son système (3).
Mais, en dépit de ses préventions assez excusables pour leur temps, nous allons démontrer que l'acuité de son observation^
(1) M. Maspcro, Journal des Dêl*al$^ 28 septembre 1901»
(3) Préface de la f édilioD de VEssai,
la clarté de son coup d^œil psychologique, Tont amené à rendre, malgré lui, un hommage éclatant à la probable vérité historique; à montrer, en dépit de ses efforts, dans ses blancs, pré* tendus fils des dieux, des noirs ou des jaunes perfectibles et perfectionnés; puis à peindre enfin, avec une belle inconscience, des peuplades auxquelles il refuse toute parenté noble, les Peaux-Rouges, d'origine noire-jaune, comme de véritables frères de TArian germain.
Parce que Gobineau s'était pénétré à cette époque de sentiments septentrionaux, la parenté des instincts originels entre noirs et blancs primitifs est, à vrai dire, la moins sensible dans V Essai, Le nègre y demeure en général à une distance incalculable du blanc et semble un être à peine dégagé de Tanimalité. Néanmoins nous avons vu le comte fort embarrassé à expliquer la grandeur des Ghamites noirs par leur prétendue blancheur primitive; et sa théorie de Tart demi-nègre est un monument de sa gène en présence des origines méridionales de Tart et de la médiocrité des habitants du Pamir, pères des Hellènes, dans le domaine de rimagination(l).
Si pourtant le nègre demeure après tout suffisamment distingué du blanc nordique, qui est le héros de VEssai\ la race jaune, antithèse morale de la noire, va se trouver rapprochée d'autant de la famille germanique, au point de se confondre fréquemment avec elle dans notre esprit. Toutes deux nous sont données comme à peu près également utilitaires (2),et Tariane
(i) Od pourrait noter qu'après avoir donné Théroïsme en face de la souffrance et le mépris de la mort comme un trait de ta famille noble, après avoir assuré que cette disposition heureuse est m toujours et partout corrélative ^ la plus ou moins {p*ande abondance de sang arian dans les veines d*un peuple », le comte débutera dans la psycfiolofrie du nègre par cette assertion « qu'il tient également à sa vie et à celle d'autrui » , et que, devant la souffrance, il est « tantôt d'une lâcheté qui se réfugie volontiers dans la mort, tantôt d'atie imptusibilité monstrueuse » . Monstrueuse est ici surtout la prévention de l'observateur. (Voir t. I, p. 215 et 432.)
(2) Il faut même avouer que les civilisations chamo-sémi tiques de tendances prétendues mélaniehnes furent aussi fort « utilitaires » , et que Renan avait quelques raisons de réunir dans le même temps sous cette commune rubrique Gouschites et Chinois (Langues sémitiques^ p. 502). Il est vrai que quelques savants contemporains voient jaunes les Suméro-Accadiens, que Gobineau nommait Ghamites.
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ne conserve guère que Tavantage de posséder « un sens plus élevé de l'utile » , d'adopter cette tendance « avec plus de réserve (1) », la finnoise l'appliquant de préférence à des desseins « terre à terre ou ridicules (2) » . Faut-il rappeler l'amusante confusion que nous avons signalée dans le pouvoir •magique et divinatoire attribué aux femmes de part et d'autre, bien que si diversement interprété par la passion germaniste de l'auteur, qui se contente ici une fois de plus de faire jaune au nord, comme au midi noir, tout le préhistorique blanc. Plus suggestive encore est la difficulté qu'il rencontre pour distinguer les tribus finnoises des arianes à leurs débuts dans l'histoire, difficulté que trahissent clairement ses variations au sujet des Scythes. Il les a d'abord proclamés jaunes, sur les témoignages de l'antiquité, déjà interprétés en ce sens par Humboldt et Ritter, et, durant les premiers chapitres de r£s5at, il a raisonné «dans ce sens routinier» (3). Mieux éclairé dans les derniersi il oppose quelques passages d'Hérodote aux dires d'Hippocrate; il reconnaît sur les médailles des rois Scythes le pur type arian, et, convaincu par ces vagues indices, il n'hésite plus à identifier les vaillants cavaliers du Nord hellénique aux Sakas des frontières de l'Inde et aux futurs Scandinaves, les plus purs des Arians. Il fallait véritablement que les traits initiaux, distinctifs, fondamentaux des deux races fussent bien peu déterminés dans son propre esprit pour lui imposer ces hésitations regrettables et, quand il eut pris une fois son parti, ces confusions amusantes que nous retrouverons bien plus marquées dans son Histoire des Perses.
En un mot, nous résumerons toutes les précédentes remarques par cette unique observation que le noir au sud, le jaune au nord, sont à la fois dans Gobineau le passé du blanc et son avenir. Son passé, puisque le comte se montre aussi embarrassé à distinguer au midi les Ghamites blancs de son utopie des Ghamites nègres de la Bible, qu'au septentrion les Scythes pères des Germains, des tribus mongoles de la Gaspienne. Son
(Î)T.I, p.- (3) T. II, -
avenir, puisque, élimmant le sang blanc par la progression constante des mélanges, il prédit tantôt aux nations blanches du nord (Angleterre, Russie, États-Unis) le destin qu^ont obtenu les races jaunes livrées à peu près à elles-mêmes, celui de la Chine; tantôt aux peuples blancs du sud (républiques sud-américaines, royaume bourbonien de Naples ou musulmans de l'Asie Antérieure) le sort des nègres devenus maîtres de leur gouvernement, c'est-à-dire celui de Tempire de Soulouque ou du royaume dahoméen (I). Encore une fois, le blanc est bien de la sorte un pur idéal philosophique, et son règne apparaît comme un bref intermède, accordé par le ciel à la terre indigne, ici, entre deux utilitarismes jaunes; là, entre deux anarchies noires.
On pourrait encore dire qu'entre Tindividualisme outré du méridional, qui le force d'osciller de l'anarchie à l'esclavage sous des despotes plus ou moins conquérants, et l'instinct social du nordique, développé par les difficultés de son climat au point de l'amener à la vie de ruche ou de fourmilière comme en Chine, le blanc idéal interpose son libéralisme foncier, heureuse pondération des indépendances individuelles associées à des concessions sociales restreintes et déterminées ; et le comte aurait seulement le tort comme méridional et comme nerveux d'insister outre mesure sur l'aspect individualiste de cette belle harmonie, de prôner l'odel de préférence au féod, le Parthe plus volontiers que le Spartiate, les origines égrenées plutôt que l'avenir possible des nations fortifiées par leur cohésion.
C'est ainsi que dans ces délicats problèmes, de morale et
(1) Un des •yetèmes ethniques les plus singuliers qui aient été récemment éditiés sur les assises gobiniennes, celui du docteur W. Hentschell (Varuna^ Leipzig, iOOl), semble inconsciemment pénétré des vérités que nous venons de mettre en évidence. Ce savant n*admet, en effet, que deux races primordiales, l'éthiopique noire et la touranienne jaune. Il les mêle après son inspirateur pour en former la race malaise; et c'est de cette dernière que, sous l'in&uence du climat nordique, il fait naître- par sélection, vers la Baltique, le groupe conquérant des Aryens. Puis, au courb de l'histoire, ceux-ci deviennent, comme dans VEssai^ les victimes de l'éthiopisation au sud et de la Copriinisation au nord, retournant, suivant les latitudes, à l'un des composants du mélange initial dont ils sont sortis.