CHAPITRE XII
fin du premier Empire... il fut, dans quelque recoin de Férudi' lion allemandey question de nous comme d'une race inféneurei brutale, indigne d'être européenne... Byron a raillé ceux qui, dans la nation anglaise, s'inquiéteraient de savoir s'ils sont de descendance normande ou saxonne; à peu près comme si quelqu'un de nous s'inquiétait en France de savoir s'il est d'origine gauloise, ou latine, ou franque, ou burgunde, ou wisigothe : depuis longtemps, tous ces éléments sont confondus dans un seul corps, la nation française. »
Enfin Gobineau a insinué plus tard que Renan, sinon Taine, avait puisé dans l'arsenal de ses idées et de ses arguments. Mais il serait difficile de démontrer un pareil emprunt, bien que les deux penseurs aient assurément interprété parfois de façon analogue les mêmes documents français et allemands qui passèrent pour la plupart entre leurs mains.
Si, dans la patrie de l'auteur, VEssai ne fixa pas d'abord Tattention des historiens et des philosophes, il intéressa en revanche un des naturalistes les plus en vue de l'époque, Quatrefages, qui lui consacra un article entier dans la Revue des Deux Mondes du f mars 1857 sous ce titre plutôt scientifique : Du croisement des races humaines. Or, nous l'avons indiqué déjà, c'est précisément le côté faible de VEssai que son aspect anthropologique, Gobineau n'ayant aucune préparation en ce sens et possédant de plus des raisons toutes personnelles pour esquiver ce point de vue. Les objections de Quatrefages sont donc, en ces matières, assez topiques et méritent d'être relevées. La question, alors très discutée, du monogénisme ou du polygénisme de l'humanité l'arrête tout d'abord : ayant, quant à lui, défini de son mieux, à cette heure prédarwinienne, les notions d'espèce et de race, il se déclare monogéniste, c'est-à-dire partisan de l'unité d'origine pour tout le genre humain, et il constate que Gobineau l'imite en somme, puisque le mot de a races n humaines est employé dans le titre même de VEssai. Seulement, faute d'avoir une idée claire du sens de ce terme de u race » , l'auteur, dit-il, a paru trop souvent partager l'humanité en espèces distinctes. Dans sa conception des mélanges, il fait encore preuve d'une
véritable ignorance physiologique : on (lirait à le lire que le fruit d'une union mixte soit une moyenne exacte entre les participants, quelque chose comme le produit d'une addition d'eau dans de l'alcool. Et, en effet, nous avons constaté que Gobineau écrit volontiers : » à parler chimie, n lorsqu'il analyse les éléments ethniques du chaos des peuples, par exemple (l); or, les lois du métissage sont infiniment plus complexes et plus mystérieuses que celle des réactions atomiques. Et tout ceci est exact. Mais Quatrefages, passant dès à présent sur le terrain sociologique, où nous dirons son insuffisance, croit devoir prendre en cet endroit la défense des mulâtres, dont il admire Tœuvre à la Jamaïque, aux Philippines, au Brésil; tandis que, sur ces derniers points, les événements semblent avoir donné grandement raison, malgré tout, au théoricien de VEssai.
Une réclamation en faveur de Tinfluence du milieu est présentée avec modération et justesse par le naturaliste, car Gobineau concède en réalité plus qu'il ne veut bien le dire à ce facteur de l'histoire, surtout vers cette époque, vaguement entrevue par lui, des grands cataclysmes géologiques qui auraient agi avec une intensité et une rapidité inconnues depuis lors sur les êtres vivants soumis à leur influence. C'étaient les vues de son temps sur nos origines; mais, par là, il se rapproche des probabilités actuellement admises; s'il est exact, en effet, que le milieu ait façonné les races, comme le pense la science contemporaine, ce fut précisément durant les périodes préhistoriques, qu'on les suppose d'ailleurs brèves ou prolongées. Et cette dernière hypothèse restreint en quelque sorte le pouvoir du milieu tout en lui rendant justice, car elle établit que Inaction en est trop lente pour modifier radicalement en quelques siècles une famille humaine, pour détruire en un instant un ouvrage de longue haleine sorti des mains patientes de la nature ; en un mot, que la race demeure un facteur essentiel dans les prévisions sociales à brève, à pratique échéance.
(1) T. II, p. 251.