‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 87 sur 230 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Et malgré ses réserves Quatrefages accorde que, dans un domaine scientifique à peine exploré, comme Tétait Tethnologie de son temps, de vastes essais de synthèse, fussent-ils prématurés, ont toujours une valeur réelle, parce que leur mérite est d'orienter les explorateurs. L'Essai de Gobineau témoigne d'un savoir étendu comme d'une grande hardiesse de spéculation, bien que, faute de préparation physiologique suffisante, l'auteur dût nécessairement s'égarer en chemin. Jusque-là, le spécialiste est dans les limites de son territoire et reste digne d'être écouté. Ici toutefois s'arrête la valeur de sa critique. Sur le terrain purement historique, il se montre à son tour mal armé pour combattre les vues de Gobineau, et entièrement ignorant de ses précurseurs. Il s'étonne devant un mépris de la Romanité et de la Renaissance qui lui apparaît <;omme une lubie singulière, devant une admiration bizarre pour ces squatters anglo-saxons « que la haine de tout frein exile au fond des forêts» • Il a beau jeu d'ailleurs pour signalei « ces opinions absolues qui sont amendées quelques pages plus loin, au point que la correction va jusqu'à la contradiction • ; pour réclamer en faveur de la Grèce artistique, de la Oaule celtique, enfin et surtout pour railler le pessimisme outré de la conclusion de VEssai. Car ces faiblesses choqueront toujours à la lecture d'une œuvre dont elles ne doivent pas masquer pourtant les mérites réels.

Si la critique de Quatrefages demeure assez étroite en somme, par la faute de son inspiration purement scientifique, il faut avouer que l'Allemagne, sans avoir la même excuse, parut d'abord comprendre moins encore une œuvre plutôt sévère à son présent, et dans laquelle elle n'était pas suffisamment préparée par la faveur des événements à considérer l'apothéose de son passé comme un présage de son avenir, plutôt que comme un reproche de déchéance. En outre, par une conséquence naturelle de l'intervalle assez long qui sépara la publication des deux premiers volumes (1853) de l'apparition des deux derniers (1855), les appréciations principales ne portèrent, au delà du Rhin, que sur le début de l'œuvre.

Dans ces conditions fut rédigée celle d'Ewald, dont Gobineau écrira dans Tarant-propos de la deuxième édition du liyre, en 1882 : tt Le savant Ewald émettait Tavis que cet ouvrage était une inspiration des catholiques extrêmes. » Allusion au compte rendu qui fut inséré dans les Goettingische Gelehrte Anzeigen (1854, 1" et 4 mai) par Térudit historien du peuple d*Israël, peu après l'apparition de la première moitié de Touvrage. Ewald ne put en eflFèt se sentir séduit par le germanisme de Fauteur, qui apparaît moins nettement dans ces chapitres que dans les suivants, et il fut choqué avec quelque raison, à la lecture du premier livre, par ces considérations théoriques à la fois hésitantes et négligées qui sont la partie la plus faible de VEssai. Excuses insuffisantes cependant pour n'avoir porté dans sa critique ni la largeur de vues désirable, ni même la simple intelligence du sujet traité et des intentions de Tauteur qu'on serait en droit d'attendre d'un éruditde cette envergure. Il voit à juste titre dans VEssai une intention réactionnaire, un écho des événements de 1848, mais il assure n'avoir pas trouvé cette intention nettement exprimée, tandis qu'elle l'est plusieurs fois, en termes énergiques. Or, à son avis, on peut éviter les excès des théoriciens égalitaires sans cesser de tendre à une raisonnable égalité, et son vœu personnel serait que l'humanité tout entière formât dans l'avenir un peuple unique en acceptant le culte du vrai Dieu. Ce désir donne la notion exacte de son état d'esprit : c'est une étroite logique de prédicateur protestant (1), qui égare la discussion entreprise et la conduit vers la ridicule erreur que Gobineau ne signala pas, gageons-le, sans un secret sourire d'ironie. Ewald aurait dû voir, en effet, dans l'auteur de VEssaî, avec tout homme qui sait lire entre les lignes, un catholique de tradition et de raison plus que de sentiment, un chercheur audacieux, s'efforçant à se couvrir de son mieux, sur le terrain scientifique, contre les scrupules d'une orthodoxie trop exigeante, bien plutôt qu'a un de ces nombreux Parisiens qui, depuis 1848, montrant une

(1) Renan signale dans lei Études d'histoire religieuse (78) le « fanatisme chrétien ■ de l'historien du peuple d'Israël, sa « polémique acerbe • , ses façons de « prédicant et de sectaire ■ .

Page 1