CHAPITRE XII
foi inébranlable dans le catholicisme romain » , se font les esclaves du pape, a les valets de rÉglise v et les admirateurs des jésuites au Paraguay ou partout ailleurs. La raison de ces reproches, c'est que, dans son évidente partialité pour le polygénismCf Gobineau, qui voudrait bien ne faire descendre d'Adam que la race blanche, se résigne cependant, sur Tautorité de la Bible interprétée par Rome, à accepter une origine commune pour tout le genre humain. Mais c'est là pure concession de forme. Il suffit de le lire pour s'en convaincre, et Quatrefages ne s*y était pas trompé, a Je n'insiste pas en ce moment sur cette idée (polygéniste) . . . Je ne veux pas entrer en lutte apparente même avec de simples interprétations, du moment qu'elles sont accréditées (1), » voilà son style plein de réticences en ces matières. Malgré tout, une telle faiblesse devant l'autorité dogmatique, un péché de cette importance contre le droit de libre examen, suffisent à fâcher le professeur de Goettingen, sans que d'ailleurs l'interprétation qu'il fournit lui-même du récit biblique sur le couple primitif nous paraisse beaucoup plus large, puisque, à son avis, l'Écriture veut enseigner par l'exemple des habitants de l'Éden u la vertu primordiale de la monogamie » . Au total, malgré le ton courtois dont il ne se départit pas vis-à-vis de Gobineau, réservant ses injures directes aux jésuites et à leurs suppôts, il montre assez combien l'Allemagne de 1850 comprit mal l'homme qui rencontre aujourd'hui chez ses nationaux de si dévoués partisans.
Une œuvre de polémique beaucoup plus étendue, que suscita peu après, chez nos voisins, l'apparition de YEssai^ n'est pas faite pour modifier notre opinion à cet égard. Nous voulons parler du livre de Pott, professeur de philologie générale à l'Université de Halle, savant estimé que Renan cite fréquemment dans ses œuvres d'érudition pure. Le titre, un peu développé, à l'allemande, en est le suivant : a l'Inégalité des races humaines, principalement au point de vue de la science linguistique, avec examen spécial de l'œuvre du même nom
(1)T. I,p.lîl.
par le comte de Gobineau (1). » Cet ouvrage fut écrit, lui aussi, après la lecture des deux premiers volumes de VEssaî seulement; le troisième et le quatrième ne sont discutés que sommairement dans une introduction peu développée, et la bâte de toute cette critique nuit sensiblement à sa portée. L*épigraphe, tirée de Tétude de Guillaume de Humboldl sur la langue kawi, dit à elle seule l'inspiration du volume. « Il faut traiter l'Humanité comme un grand Tout, sans distinction de religion, de nation et de couleur. » Après une telle profession de foi, il est inutile de chercher dans ces pages une véritable intelligence de la pensée de Gobineau. Elles offrent une discussion décousue et prolixe, écrite sur un ton à la fois grondeur, pompeux et légèrement prudhommesque : le philologue s'attarde volontiers aux détails les plus insignifiants, comme en ce passage où, désireux d'établir la supériorité de notre civilisation actuelle, il célèbre les merveilles du télégraphe et croit devoir nous donner en note les caractères de l'alphabet Morse. Les rectifications linguistiques présentent seules quelque intérêt sous la plume de ce spécialiste autorisé. Encore a-t-il trop beau jeu sur ce terrain, car, à vrai dire, on ne réfute pas Gobineau par des arguties d'érudition. Sa philosophie de l'histoire est un u schéma » , comme le disait récemment un critique allemand, ou plutôt un poème dont il faut comprendre et goûter l'inspiration d'ensemble. h^Essai n'a rien d'une monographie précise qui viserait à l'exactitude de l'information. C'est un drame symbolique, portant à la scène trois4ypes humains distingués par la couleur de leur épiderme et la tournure de leur esprit, afin de leur faire jouer sous nos yeux une tragédie ingénieuse et passionnante. C'est, si l'on veut, par quelques côtés, une épopée moderne en l'honneur de l'Arian, poème adapté au goût scientifique du jour, mais soutenu par endroits d'un élan d'enthousiasme sincère, égal à celui des aèdes homériques. Livre bien français, dit Pott ironiquement, malgré les autorités allemandes dont il s'étaye et qui lui méritent seules l'attention! Livre catholique aussi, aux yeux
(i) Lemco et Dbtiiold, 1856,