‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 90 sur 230 · LA PÉRIODE ASIATIQUE · texte numérisé non relu

LA PÉRIODE ASIATIQUE

Le comte de Gobineau n*était plus en Europe lorsque parurent les deux derniers volumes de la première édition de V Essai (ISob). Après ses postes de Berne, de Hanovre et de Francfort, il avait reçu, dès 1854, sa nomination de premier secrétaire en Perse et s'était acheminé, à la fin de Tannée, vers sa destination nouvelle. Il ne revit sa patrie qu'au printemps de 1858; puis, après trois années de séjour en France, encore interrompues par une mission spéciale à Terre-Neuve, notre diplomate reprit le chemin de Téhéran à l'automne de 1861, cette fois comme ministre plénipotentiaire et chef de mission. A son retour, on l'envoya au même titre à Athènes, en 1864, et, durant les quatre années qu'il nous représenta en Grèce, il s'occupa principalement d'achever la mise en œuvre des matériaux de toute espèce qu'il avait rapportés d'Orient. En sorte que ces quinze années de sa vie méritent bien le nom de période asiatique par lequel nous en résumons la pensée dominante et la préoccupation presque ininterrompue.

Elles offrent un intérêt d'un autre ordre que les heures qui virent la préparation, puis la rédaction de VEssai, et qu'on peut nommer la période théorique, livresque, utopique même, dans la vie intellectuelle de Gobineau. Cet intérêt, moins direct pour la sociologie, est en effet plus considérable pour l'observateur du cœur humain. Que deviennent, au contact des faits,

no LE COMTE DE GOBINEAU

à répreuve de la vie, au voisîna{;e de cet Orient où fut décidé le sort de Thuinanité ariane, les convictions tranchantes et les dogmes entiers qui s^étalent dans le livre de jeunesse dont nous avons feuilleté les pages, si rayonnantes d'assurance provoquante. Problème attachant par son énoncé même, à lui seul capable de rendre attentif aux solutions éveillées par Tob* servation personnelle et directe dans l'esprit si bien préparé qui en abordait Tétude.

Gobineau a renfermé ses premières et fraîches impressions de rOrient dans un volume intitulé : Trois ans en Asie (1), dont son ami Prokcsch-Osten lui écrivait le 20 novembre 1859 : u C'est une promenade sous les sycomores de Schoubra; c'est la marche à travers une prairie parsemée de roses comme un tapis de Perse, où les parfums et les couleurs, frères jumeaux d'une jeune mère, vous enguirlandent tout joyeux. » Sans mériter peut-être de se voir couronnées par ces Heurs de rhétorique orientale, les pages de ces souvenirs de route sont remplies de gracieuses et fines sensations pittoresques et intellec* tuelles. Nous nous servirons donc de leur contenu pour caractériser l'état d'esprit du jeune diplomate durant cette période de son existence et sa vision de l'Orient.

Nous compléterons les renseignements que nous fourniront ses Trois ans en Asie par quelques traits empruntés à deux autres écrits asiatiques du comte : le Traité des écritures cunéiformes (1864) et les Beligions et philosophies dans VAsie centrale (1865); ce dernier ouvrage, qui est le moins discutable et fut le mieux accueilli de tous ses livres, a été réédité en 1900 par M. Schemann. Mais nous n'entreprendrons pas d'analyser et d'étudier en détail ces pages éruditcs. Elles ne touchent pas en effet à l'aryanisme politique, qui surtout nous intéresse par ses tendances impérialistes; et, de plus, pour les apprécier, il nous faudrait aborder l'étude de l'aryanisme religieux. Or, si peut-être nous devons trouver l'occasion de revenir accessoirement à ce sujet, nous avouerons que cet aryanisme-Ià nous semble infiniment moins intéressant que son congénère, car

(i) Paris, HacLette, 1859.

Page 1