‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 93 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

demie de choléra qui exerça des ravages terribles; cinq Français de la mission, et parmi eux le deuxième secrétaire de la légation, furent emportés par le fléau. Il fallut, afin d'échapper à la contagion, camper de longs mois dans le désert, à vingt lieues de toute agglomération humaine. Enfin le retour en Europe ne devait pas laisser des souvenirs plus favorables au jeune père de famille, car, s'étant décidé à mettre tout d'abord les siens, sinon lui-même, à Tabri de la mortalité grandissante, il vit sa petite fille tomber dangereusement malade durant la route, dans une bourgade du nord de la Perse, et dut sV arrêter un mois, loin de tout secours, sans garder presque aucun espoir de sauver Tenfant. Le comte ne se souvenait pas sans « un frisson secret » de ces « heures funèbres n où sa famille ne fut préservée que par la faveur de la Providence et par une inspiration de Tamitié^ Tamiral lord Lyons ayant envoyé tout exprès de Constantinople dans la mer Noire une frégate britannique, le Vuliur, qui arriva juste à temps pour recueillir ce petit groupe de désespérés perdu dans des contrées fiévreuses et désolées.

Eh bien! malgré ces impressions d'angoisse si intimement mêlées, semble-t-il, à ses sensations d'Orient, nous allons trouver sous la plume de cet observateur magnanime un éloge ininterrompu, parfois de véritables dithyrambes en Thonneur de ce peuple etdc ce pays peu hospitaliers. En Gobineau, Torientaliste d'instinct reprend soudain le pas sur Taryaniste utopique, au seul aspect du décor prestigieux des Mille et une nuits qu'il aima tant; et, à vrai dire, jusqu'à l'apparition de V Histoire des Perses tout au moins, on soupçonnerait difficilement que le même homme qui signa VEssai porte la parole dans ses écrits asiatiques. Ne séjourne-t-il pas, en effet, dans cette région du monde où, suivant ses leçons, le mélange des races fut le plus incessant, le plus radical ; c'est l'antique territoire des grands empires sémitiques, le théâtre de toutes les invasions anarchiques, de la grande mêlée des peuples. N'en devrait-il pas condamner à plus juste titre que dans le sud-italien la « décomposition pulvérulente*)? Il l'a peint jadis en termes précis, ce sol corrompu sur lequel marchent triomphalement les envahis-

seurs successifs, » n'enfonçant tout d'abord dans la boue que jusqu'aux chevilles (1), » mais pour connaître sans retard une immersion qui dépassera la tête. N'importe, il nous faut oublier tout cela, car notre diplomate en belle humeur semble d'abord n'en avoir gardé nulle mémoire. Le souvenir lui reviendra plus tard, il est vrai, fragmentaire et intermittent; mais l'utopie de jeunesse ne reprendra jamais dans son esprit la belle assurance et rimposante unité de jadis. L'observation personnelle, l'intuition directe, comme dit Schopenhauer, [a pris la place du raisonnement abstrait, qui pourra relever la tète, mais ne retrouvera plus un pouvoir incontesté.

Quoi de plus singulier en premier lieu, chez un analyste si délicat de la race que cette sorte de parti pris qui, dès ses premiers pas vers l'Orient, l'engage à juger en bloc les vertus et les défauts des habitants de toute l'Asie, à oublier les nuances marquées par VEssai entre des peuples si profondément divers, comme s'il préférait s'abandonner sans efiFort au charme de l'impression du moment, à la paresse de la jouissance sensuelle, à la caresse brûlante du soleil méridional? (1 Voilà comment les Asiatiques aiment leurs enfants, et cela depuis l'Adriatique jusqu'à la mer de Chine (2), » proclament les premières pages de Trois ans en Asie par une définition géographique singulièrement large. Et, résumant en 1865 les expériences de ses voyages dans le premier chapitre des Religions dans [Asie centrale^ intitulé : « Caractère moral et religieux des Asiatiques, » l'auteur insistera encore pour comprendre dans une même esquisse psychologique o tous » les habitants de l'Asie (3).

Nous n'aurons donc pas à nous étonner si un concept à ce point élastique dissimule en son sein quelques contrastes, soudainement révélés par surprise. Mais ils sont singulièrement atténués par ce fait que notre aryaniste farouche de VEssai se montre, sous le costume de touriste, entièrement sémitisé de goûts, sinon de raison. Son ànier du Caire a d'abord emporté

(1) Essai, 1. 1, p. 294.

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