‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 94 sur 230 · CHAPITRE PREMIER llô · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER llô

d'assaut tous ses préjugés, car c'était u un garaîn exquis, fin et joli dans ses membres comme une petite fille » , dont les yeux pétillants d'intelligence disaient assez » qu'il avait dix fois plus d'esprit que vous quel que vous fussiez u . Non moins séduisante lui parait en Egypte la courtoisie condescendante et parfaite des marchands du bazar, hommes de bonne compagnie qui savent exercer le commerce sans déroger, ou encore la dignité naturelle des Arabes nomades, soudards brutaux à Toccasion, mais plus estimables au fond que les Turcs, qui semblent de vulgaires parvenus auprès de ces nobles du désert. Il est vrai qu'en ce dernier cas il salue peut-être inconsciemment le Sémite originaire, sans mélange, frère de l'Arian. Enfin, rappelant avec complaisance qu'un Parsi de l'Inde a été récemment élevé à la dignité de baronnet du Royaume-Uni, il ajoutera (I) : « C'est beaucoup assurément que de voir la noblesse anglaise conférée à un étranger, à un Asiatique : c'est prodigieux^ honorable des deux parts, mais bien propre à donner une haute estime pour les Parsis. »

Ce sont là les notations fugitives d'un rapide passage : voyons les jugements mûris d'une longue familiarité. Le diplomate français a contemplé sans doute la Perse de très haut, dans une situation éminente et flatteuse à ses petites vanités aristocratiques, situation relevée encore vers ce temps par le prestige de la France napoléonienne en Orient, aux jours brillants de la Crimée, de la Syrie, bientôt de la Chine. De plus, il fut certainement sympathique à ses hôtes non seulement par la connaissance qu'il possédait, dès son arrivée, de leur langue et de leur civilisation, mais encore par cette curiosité, plus rare en somme qu'on ne pense chez les diplomates européens, même finement cultivés, pour la vie sociale et morale de leur entourage exotique. L'accueil qu'il rencontra le disposa donc à l'indulgence; il ne s'interrogea pas sur la sincérité des sentiments chez un peuple dont il définira pourtant si bien les habitudes de dissimulation raffinée (2) ; ce fut

(i) Essai, t. 1, p. 86.

(2) Voir dans les Religions ta définition du.Retman : c*est œuvre pie qae de

franchement et sans réserves qu'il alla vers eux, et qu'il leur donna tout d'abord sa confiance.

Examinons avant les autres ses appréciations sur les classes dirigeantes, avec qui ses fonctions officielles le mirent principa* lementen rapports, et qu'il eut l'occasion d'observer de près. Déjà, durant son voyage d'aller, le vizir de l'iman de Mascate lui paraît un u homme exquis » dont les rapports idylliques et patriarcaux avec son maître n'ont rien de la bassesse obséquieuse qu'on attendrait peut-être du favori d'un despote sans contrôle. Uvoit devant lui des amis éprouvés, de vieux camarades, rapprochés par la dignité grave comme par les égards réciproques (1). « Évidemment, cet homme d'État était le confident de son souverain, et l'était devenu par une grande similitude d'intelligence. Tous deux, sans doute, devaient voir les choses de la vie et de la nature humaine sous le même aspect et avaient tiré de leur expérience des affoires des conclusions à peu près pareilles. » Touchante unité morale dans les rapports d'un tyran oriental avec son esclave.

Les ministres gouvernants de la Perse ne seront pas moins favorisés par son crayon bienveillant. On trouve dans les Reli" gions une silhouette charmante de l'un d'entre eux, que Gobineau n'a connu pourtant que par tradition. Hadjy-Mirza- Âghassy, le vieux précepteur de Mohammed-Shah, que ce souverain vénérait à l'égal d'un dieu, est une véritable figure des Mille et une nuits, a Son plaisir particulier était de passer des revues de cavaliers^ où il réunissait, dans leurs plus somptueux équipages, tous les khans nomades de la Perse. Quand ces belliqueuses tribus étaient rassemblées dans la plaine, on voyait arriver le hadjy, vêtu comme un pauvre, avec un vieux bonnet pelé et disloqué, un sabre attaché de travers sur sa robe et monté sur un petit àne. Alors, il faisait ranger les assistants autour de lui, les traitait d'imbéciles, tournait en ridicule leur attirail, leur prouvait qu'ils n'étaient bons à rien et les renvoyait chez eux avec des cadeaux, car son humeur

mentir à Finfidèle, de le tromper «ur «es propres convictions et de le maintenir dans son erreur en ayant l'air de la partager (p. 15). (l) Trois ans en Asie, p. 101,

Page 1