‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 95 sur 230 · CHAPITRE PREMIER 177 I · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER 177 I

sarcastique s'assaisonnait de générosité. » A la mort de son

élève royal^ a chassé d'un pouvoir dont il avait passé son temps

k se moquer, il employait ses derniers jours à faire des niches

aux mouUahs et un peu aussi à la mémoire des saints martyrs. »

Ce bouffon spirituel fut donc remplacé^ lors de Tavènement du roi Nasr-Ëddin-Shah, dont Paris a gardé le souvenir populaire, par a un des hommes de valeur que TAsie a produits dans ce siècle » , Mirza-Taghi-Khan, caractère énergique, qui, dési- i

reux de réprimer quelques désordres dans les rues de la capitale, fit maçonner les coupables jusqu'aux épaules dans la muraille de la mosquée, après quoi on leur arracha la tète à Taide de cordes tirées par des chevaux au galop. Cet homme à poigne périt lui-même de mort violente, destinée fréquente en Orient et que traduit la menace évangélique : Celui qui frappe avec Tépée périra par Tépée; il dut s'ouvrir les veines dans un bain par ordre du shah. Ce fut le successeur de ces deux vizirs, Mirza-Agha-Khan, qui entra en rapports diplomatiques avec le comte et lui inspira une véritable admiration pour son pro« fond sentiment du devoir, sa grande loyauté politique, son sincère désir du bien et du juste, a J'ai conçu, dit Gobineau, et conserverai toujours pour lui une affection très particulière. »

Cette affection s'étendit encore à beaucoup d'autres Persans de marque. Il faut lire dans Trois ans en Asie certaine peinture d'un repas assaisonné de conversations philosophiques, qui, avec quelque bonne volonté, ferait songer au délicieux raffinement intellectuel du Banquet de Platon. Les assistants étaient tombés d'accord avant toutes choses afin de donner pleine licence à quiconque voudrait manger avec ses doigts ; faculté précieuse pour la grande majorité des convives, qui n'avaient jamais vu d'instruments pareils à nos fourchettes. Autour de la table avaient pris place, entre autres personnages de distinction : Riza-Khouli-Khan, ambassadeur à Bokhara, a un des hommes les plus spirituels et les plus aimables que j'aie jamais rencontrés dans aucune partie du monde, » dit Gobineau ; puis Mirza-Thaghy, sorte de poète lauréat de la Perse, un savant dont la mémoire invraisemblable retrouvait à volonté les dates du règne de Dagobert ou le poids exact,

d'après la Bible, des armes de Goliath ; enfin le prince afghan Myr-Mohammed-Elem-Khan, délicieux jeune homme de vingtquatre ans, d'une beauté remarquable, d'une rare distinction de formes et d'esprit et sachant beaucoup. L'autorité de ce dernier servira plus tard à son ami d'Europe pour asseoir la thèse fondamentale de V Histoire des Perses^ c'est-à-dire la qualité ariane des Touraniens (1) ; et le jeune héros méritera dans le même ouvrage une touchante oraison funèbre : afin de ne pas avoir la honte d'hésiter devant une cinquantaine de pillards turcomans, il partit avec trois hommes. pour aller les combattre et laissa sa tête dans cette lutte folle, mais tout à fait digne d'un chevalier du moyen âge et d'un guerrier parthe (2). De même que dans les portraits des convives, il règne peut-être une légère ironie dans le récit des conversations qui furent échangées entre ces esprits délicats et fiers, mais c'est une moquerie toute souriante, indulgente, bienveillante même. Les grands seigneurs de l'Orient ont souvent conquis de la sorte le suffrage des aristocraties moins raffinées de l'Occident, et la cour de Louis XIV se laissa séduire dès 1699 par les propos parfumés à l'eau de rose qu'on prétait à l'ambassadeur extraordinaire du sultan du Maroc, Abdallah ben Aischa, venu à Versailles pour demander au nom de son maître la main de la princesse de Gonti. En Perse, dès Tâge de six ans, les enfants de bonne maison se montrent capables de remplir une mission de courtoisie, car c'était Tâge du fils du gouverneur de Kaschan, envoyé en 1854 au-devant de la légation de France pour porter les compliments de son père. Le bambin parlait comme un sage sur tous les sujets et ne finissait pas ses phrases sans y ajouter une formule obligeante (3). Voilà pour le milieu politique : la partialité de Gobineau est plus marquée, plus surprenante encore lorsqu'il traite de la science orientale, et nous constaterons plus d'une fois qu'il lui attribue même une importance dont elle n'a pas droit de se targuer. Ne trouve-t-on pas dans les Religions en Asie cen-

(1) Histoire des Perses^ t. I, p. 322.

(2) Ibid,, t. II, p. 622.

(3) Trois ans en Asie, p. 233.

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