CHAPITRE PREMIER
traie une longue énumératîon des philosophes qui honorèrent la Perse depuis deux cents ans, et qui méritent tous quelque «pithète laudative ; Tun d^entre eux se voit même comparera Kant pour ses habitudes de vie, et le plus jeune de la lignée, le savant rabbin Mulla-Lalazâr, Hamadany, devint le collaborateur assidu du diplomate français dans ses travaux sur la pensée orientale. D'ailleurs les classes moyennes dans leur •ensemble ne l'ont pas moins favorablement impressionné que Taristocratie. Traçons d'abord à sa suite les frontières morales •des races parmi cette mosaïque de peuples. Voici les Turcs, à «demi nomades, un peu lourds, mais seuls doués de qualités gouvernementales, et capables en conséquence de fournir et •de soutenir toutes les dynasties de la Perse; d'une moralité supérieure, ils ont le dessous dans les discussions de mots avec •ces gavroches, presque parisiens, que sont volontiers leurs Toisins ou sujets, les Farsis. Ceux-là, profondément sémitisés, •quoique ayant reçu parfois des alluvions de sang arian, comme nous le verrons dans V Histoire des Perses, se partagent euxmêmes en deux groupes : d'abord les montagnards, hommes «plendides, intrépides, intelligents, fournissant à l'occasion au monde asiatique des chefs admirables, tels que Saladin et Nadir; en revanche indisciplinables, doués d'une imagination 'de feu, de nerfs excitables au plus haut degré, professant un culte du point d'honneur qui rappelle TEspagne du dix-septième siècle : au total incapables de s'appliquer sérieusement à •quelque chose que ce soit et peu disposés à quitter l'abri de leurs montagnes. Puis, ce sont les Farsis urbains, des fainéants, tous gens d'esprit» sceptiques, spirituels, artistes, plutôt malhonnêtes, et sans cesse gouvernés par des étrangers en •conséquence de leur défaut de cohésion. Ces Turcs et ces Farsis composent par leur juxtaposition la nation iranienne, tt comme nous appelons nation française le groupe des populations néo-latines et gallo-germaniques vivant entre les Pyrénées et la frontière belge, p Ici, il semble bien que Taryaniste assoupi entr'ouvre un instant la paupière, tandis qu'en sa •compagnie se réveille à l'occasion le critique de la démocratie «européenne, dont le reflet fallacieux ou même l'image frap-
pante surgissent parfois sous ses yeux comme des fantômes dans les ruelles boueuses de Téhéran. Mais notre diplomate juge plus volontiers avec une pleine indulgence les types caracté* ristiques de cette société vieillie. Bien souvent on croirait entendre Henri Beyle chantant les louanges de ses chers Milanais, car les analogies sont frappantes entre tous Méridionaux, qu'ils soient transalpins et transcaucasiques, et n'avons-nous pas dit tout à Theure que, pour le Gobineau de Trois ans en Asie, cette partie du monde commence à T Adriatique?
Voyez les mirzas, ces gentlemen en quête d'emploi, ayant les vices et les vertus des solliciteurs de tous pays, beaucoup de patience, de la souplesse, infiniment d'amabilité, de la disposition à prendre le temps comme il vient, un grand scepticisme pratique, de la gaieté, de la finesse, de l'esprit d'à-propos. Véritables Gil Blas, u ils aiment le plaisir à la rage, ont des mœurs telles quelles et se croiraient dupes s'ils n'étaient un peu perfides, un peu fripons. » Quel joli portrait fait de clairvoyance et de sympathie, qui caresse en dévoilant et s'empresse à fournir l'excuse presque aussitôt que le reproche ! Prés des mirzas, dans leurs rangs même, se rencontrent les courtiers d'affaires, innombrables en ce pays, où tout le monde a fait ce métier ou le fera. Il y faut « de la finesse, de la ruse, une sorte d'éloquence et de force persuasive de bon aloi (1). C'est une école d expérience et partant de sagesse «. L'aimable secrétaire de la légation française recourut plus souvent qu'un autre aux bons offices de ces intermédiaires, indispensables aux amateurs de curiosités archéologiques, et il ne laisse pas de s'en louer, bien que la critique historique (2) et même son propre aveu démontrent qu'il fut parfois leur victime et qu'ils abusèrent sans scrupule de sa naïveté occidentale, a Je désire, écrit-il (3), que deux membres de cette corporation, qui d'ailleurs ne liront jamais ces pages, trouvent ici l'expression de ma reconnaissance pour les bons moments qu'ils m'ont fait passer. Que Nasroullah puisse toujours ren-
^1) Trois ans en Asie y p. 391.
(2) Voir Archiv fur ReligionswisMenschafiy t. IV, p. 1.
(3) Trois ans en Asie, p. 400.