‹ La philosophie de l'impérialismeChapitre 97 sur 230 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

contrer des acheteurs complaisants et Oustad-Aga, son compère, des vendeurs peu exigeants. » Une tolérance charmante règne en effet là -bas dans les questions d'argent, si fort àprement réglées sous nos climats qu'elles eflacent relations d'amitié ou parenté de sang. A Téhéran, a un homme criblé de dettes est très loin de se trouver dans la situation difficile et malheureuse où serait son pareil à Paris. Ses amis et voisins le plaignent; ceux à qui il doit cherchent à améliorer sa position pour qu'il puisse gagner quelque chose et leur en faire part; en somme, il porte assez gaiement le poids du jour. » Les négociants sont d'ailleurs aussi honnêtes que riches. Les artisans, pleins de goût, et même d'ardeur au travail quand la tâche amuse leur imagination, n'ont que le tort de n'y pas persévérer plus qu'il n'est immédiatement nécessaire à leurs besoins. Et Gobineau montre enfin une intelligence surprenante de la justice et de la sécurité réelles qui s'allient, au fond des choses, avec un désordre et une iniquité incroyables à la surface, en ce pays où la ruse équilibre si exactement la violence. Il faut lire, pour apprécier cette finesse de vues, le tableau chatoyant qu'il a tracé de la perception des impôts au village : menaces, cris, coups, désespoirs, imprécations; puis touts'arrangeant bientôt au mieux des intérêts des parties, et chacun trouvant son compte à ces singuliers procédés de finance.

Pour achever de souligner la nuance d'ironie presque tendre qui caractérise les rapports de Gobineau avec les classes dirigeantes de la Perse, nous citerons cette étonnante description du cérémonial usité dans les visites de politesse entre gens bien élevés (1). On se met eu route avec un cortège imposant de serviteurs, et l'on pénètre, non sans formalités prolongées, jusque dans Tappartement de réception, u Quant chacun est casé, vous vous tournez d'un air aimable vers votre hôte, et vous lui demandez si, grâce à Dieu, son nez est gras PU vous répond : Gloire à Dieu, il l'est, par l'effet de votre bonté. — Oloire à Dieu, répliquez- vous ! Cette cérémonie, qui se répète à l'égard de toutes les personnes de la maison amie, ne laisse

(1) Trois ans en Asie, p. 449 et «uî va nies.

18â LE COMTE DE GOBINEAU

pas de durer quelque temps. Quand elle est finie, vous revenez à votre hôte', et il n'est pas mal de lui redire, avec un air de tête tout à fait caressant, et comme si vous ne Taviez pas vu depuis quinze jours : Votre nez est-il gras, s'il plaît à Dieu? J'ai vu répéter la même question trois ou quatre fois de suite par des gens très polis, et j'ai entendu citer avec éloge l'exemple du feu Imam Djumé, ou chef de la religion à Téhéran, qui, lorsqu'il allait chez quelques grands seigneurs^ ne remontait pas à cheval sans s'être assuré de la façon la plus aimable que le nez du soldat en faction à la porte était tel qu'on devait le désirer. « Cette scène longuement développée est assurément d'un haut comique et dépasse en ridicule toutes les bouffonneries turquoises de Molière pour nos sentiments européens. Elle inspire pourtant à son témoin édifié les surprenantes conclusions que voici et dont la manière demiironique et adroitement railleuse ne voile pas l'accent convaincu : tt Je ne veux pas absolument faire l'éloge de cette manière excessive de comprendre la politesse. Mais j'ai cru m'apercevoir que, spirituels comme sont les Persans, iU savaient facilement donner à tous ces compliments un peu exubérants une tournure qui allait à la plaisanterie; que, de proche en proche, de ce terrain d'exagération il sortait assez souvent des saillies et des mots qui ne manquaient ni de finesse ni d'agrément; qu'à force de subtiliser sur des absurdités on rencontrait parfois des choses très spirituelles, et enfin que, dans des occasions et avec des gens qui rendaient difficile ou impossible un entretien raisonnable, toutes ces conversations-là étaient en définitive moins plates, beaucoup plus animées et plus gaies que la conversation qu'on appelle chez nous de la pluie et du beau temps. » On sent, il est vrai, que Gobineau apporte ici une certaine coquetterie à nous prouver jusqu'à quel point il a pénétré les raffinements de l'àme orientale ; mais le passage est caractéristique de tout ce qu'il y a cru trouver de rare et d'exquis sous des apparences puériles et sous des formules risibles. Et il a poussé si loin rintelligence des méthodes logiques de ces esprits trop raffinés qu'on le soupçonne enfin d'avoir introduit à leur exemple.

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