CHAPITRE PREMIER
SOUS les formes banales et sous les mots fortuits, des pensées compliquées et des vues étranges que ces paroles ne recouvrirent nullement dans Tintention de leur auteur.
Deux classes de personnes restent en dehors du cercle hospitalier de sa bienveillance : ce sont les femmes d'abord, qu'il n*a pu connaître par lui-même, puisque Tusage laisse ignorer à l'étranger jusqu'à l'aspect de leur visage, mais que, sur les dires du sexe fort, il juge frivoles, violentes, et d'ailleurs infiniment plus indépendantes et influentes que nous ne l'imaginons d'ordinaire, dans nos illusions sur les lois sévères du harem. Ce sont, en second lieu, les chrétiens d'Orient qui ont eu également la mauvaise fortune de s'attirer son mépris, m Le mieux est de n'en pas parler : dans l'abjection complète où ils sont tombés, eux et leur clergé, il serait bien à désirer pour r honneur du nom quUls souillent qu'on les vît disparaître (1). » Leur orthodoxie ne court d'ailleurs aucun risque au milieu des sectes innombrables de la Perse, car leur esprit n'est pas même assez éveillé pour leur permettre aujourd'hui d' a errer en matière de foin . Et ce dernier jugement ne fait-il pas rêver sous la plume du catholique extrême que croyait discerner en Gobineau le perspicace Ewald? Enfin (2), a leur dégradation est si réelle et si générale, la morale même, chose à peine croyable, se montre chez ces malheureux si inférieure de tous points à celle des musulmans, qu'on ne sait comment /^x/^/iquer des vérités si tristes. Pour moi, après y avoir longuement réfléchi, je serais tenté de croire que la cause en est dans la bassesse originelle des classes sociales auxquelles appartiennent primitivement les chrétiens... Ce qui est demeuré chrétien, c'est ce qui ne valait pas la peine d'être converti. » Voilà du moins une confirmation éclatante de cette thèse fondamentale de VEssai que le christianisme n'est pas civilisateur. Aux Juifs, en revanche, coreligionnaires de son savant ami Mulla Lalajas, le comte se montre en général assez favorable, et il constate chez eux avec a ce laisser aller extérieur, ce délabre-
(i) Religioni, p. 309.
(t) Ibid., p. 64.
ment de visage et de vêtements, qui ne leur ont valu nulle part ni beaucoup de sympathie ni beaucoup d'estime », quelque chose encore de « cette énergie morale, de cet orgueil religieux qui les élève et les fait surnager sur tant de catastrophes V .
Il nous reste à parler des relations du diplomate avec les gens du bas peuple, dont il observe attentivement le caractère. Nous avons dit déjà son admiration pour les hommes des tribus nomades : ceux-là montrent du reste des sentiments de grands seigneurs, quelle que soit leur misère apparente, car ils ont ces façons généreuses qui ne découlent que de bonne source. Écoutez cette anecdote : lorsque, dans les bagages d'une caravane qu'ils ont pillée se trouve par exemple du sucre ou de Tindigo, ils le transportent sur le bord d'un ruisseau et envoient un des leurs au prochain village. Celui-ci rassemble les paysans pour leur dire : a Par la générosité de tels et tels, Bakthyarys, vous allez voir couler de la couleur bleue ou du sorbet à flots ; c'est à vous qu'on le donne : admirez la bravoure et la magnanimité de ces hommes terribles. « Et durant tout le jour le ruisseau se teinte d'azur ou apporte de l'eau sucrée aux cruches des paysannes.
Nomades aussi d'une autre sorte sont ces voyageurs de profession qui parcourent en tous sens les pays d'Orient, vivant sans peine et sans e£Forts de la charité publique et s'arrétant scrupuleusement aux frontières des territoires administrés à l'européenne, car ce sont des régions barbares, où les agents de l'autorité exigent papiers ou passeport, où l'hospitalité n'est pas gratuite, où le sage et le saint ne se sentent plus estimés à leur valeur. En effet l'on voit principalement des derviches s'adonner à ces pérégrinations aventureuses dont le but avoué est quelque lointain pèlerinage : le tombeau des Imans ou le temple du Feu de Bakou. Austères et dignes personnages, qui, admis en présence du Padischah lui-même, auront le courage de le traiter pour ce qu'il est aux yeux des bons musulmans, c'est-à-dire pour un simple usurpateur sur le trône des Imans Alides. On l'accepte comme un maître et comme un protecteur imposé par le droit du sabre,. mais on le