LA LOGIQUE DE NOTRE PREMIERE PREUVE DU VITALISME
Terminons ce chapitre par un examen des procédés logiques qui nous ont permis de développer ce qui, je l'espère, sera regardé comme une véritable preuve de l'autonomie de la vie.
Tout d'abord, nous avons étudié les phénomènes de la morphogènèse sans l'aide d'aucune hypothèse préalable. Nous les avons examinés, avec un esprit dénué de tout dogmatisme, sauf cependant de cette sorte de dogmatisme qui est inhérente à toute espèce de raisonnements : ce dogmatisme-là ne pose pas comme un postulat que les conclusions de la science inorganique sont valables pour le monde organisé, mais simplement que l'inorganique, comme l'organique, sont soumis à certains principes très généraux (principes de la raison).
En étudiant la vie comme un phénomène donné, non seulement nous avons poussé l'analyse jusqu'à ses derniers éléments, mais encore nous avons créé avec ces éléments de nouvelles combinaisons de concepts ; et ce fut de cette élaboration nécessaire que dériva notre conviction de la vérité du vitalisme.
Nous avons décomposé la morphogènèse en processus élémentaires, en moyens, puissances, excitations formatrices, de même que le physicien décompose un phénomène en temps, vitesse, masse et force. Nous avons alors synthétisé ces éléments en systèmes — systèmes équipotentiels, système harmonique équipotentiel en particulier, de même que le physicien forme, avec les éléments qu'il a abstraits,
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les concepts de moment, d'énergie cinétique ou de travail. Enfin, nous avons étudié les concepts ainsi formés et dégagé nos conclusions ultimes, exactement comme le physicien obtient ses résultats définitifs en étudiant le travail, l'énergie cinétique ou le moment.
Toute cette comparaison n'a pas pour but de montrer que la mécanique et la biologie sont des sciences de même espèce, bien au contraire. Il «n'en n'existe pas moins entre elles des similitudes logiques. Et ce n'est pas seulement au point de vue formel et logique que nous pouvons comparer la biologie et les autres sciences naturelles. Il y a quelque chose de plus, une sorte de postulat ou de principe fondauiental et sans lequel toute science quelle qu'elle soit serait impossible. Je veux parler du principe de V universalité. Tous les concepts qui sont édifiés par une combinaison positive d'éléments provenant de l'analyse préalable des phénomènes sont supposés être d'une valeur objective universelle ; sans quoi, toute science serait impossible.
Notre concept du système équipotentiel harmonique ou plutôt déjà celui de la puissance prospective implique qu'en fait /ows les blastomères d'oursin, tous les fragments de tige de Tubularia, y compris ceux qui n'ont pas servi à nos expériences, se conduiront comme ceux que nous avons étudiés. Ces concepts impliquent également que, dans un certain germe d'Échinus A dont les blastomères n'ont pas été dissociés, on aurait eu deux larves, si cette dissociation avait été eiïecluée, tandis qu'un autre germe B (pii nous donne actuellement deux larves n'en aurait
donné qu'une seule si on avait laissé les choses suivre leur cours normal. Sans cet axiome le concept de « puissance » serait sans aucune signification et, de même, tout concept de (( capacité » et de « possibilité ». C'est là le seul postulat nécessaire à noire première preuve du vitalisme, et il s'agit ici d'un postulat commun à toutes les lois de la nature, et sans lequel il faudrait supposer une sorte d'harmonie préétablie entre l'objet scientifique et le savant, de telle sorte que ce dernier n'aurait pu avoir en mains que des objets prédestinés à donner, par exemple, deux larves au lieu d'une seule, et que la nature, en ce cas, apparaîtrait vraiment comme le jouet d'un démon.