FAIBLE VALEUR DE LA PHYLOGENIE PURE
Nous sommes ainsi conduits au côté négatif du transformisme, après avoir examiné son côté positif : sans une connaissance réelle des facteurs qui entrent en jeu dans la transformation, en d'autres termes, sans connaissance de la loi de transformation, la simple théorie de la descendance laisse pratiquement le problème de la systématique au point même où elle Ta trouvé, et elle n'apporte rien pour sa solution. Cela est fort regrettable, mais c'est la vérité.
Qu'on imagine que la géologie historique ne possède absolument aucune connaissance des facteurs physiques et chimiques qui entrent en jeu dans les problèmes qu'elle étudie : est-ce qu'elle nous fournirait autre cliose qu'une suite de faits absolument
incompréhensibles ? Ou qu'on suppose que tous les défenseurs de la cosmogonie de Kant ou de Laplace soient sans la moindre connaissance de la mécanique : que signifierait alors cette théorie ? Ou encore, qu'on imagine que nous connaissions tout rensemble de rhistoire humaine, mais sans avoir absolument aucune notion de psychologie : que posséderionsnous alors, sinon des faits et encore des faits, sans nulle trace d'explication ?
C'est dans une telle situation que se trouve maintenant la prétendue phyFogénie. Si elle se fonde seulement sur la notion de descendance, alors elle n'explique en réalité absolument rien. C'est à ce point de vue que le philosophe Liebmann reprochait à la phylogénie de ne pouvoir rien fournir qu'une « galerie d'ancêtres ». Et d'autre part, cette galerie d'ancêtres, fournie par la phylogénie, ne nous offre pas une seule fois la garantie d'une certitude de fait ; au contraire, elle est aussi incertaine que possible et excessivement éloignée de ressembler à un fait. Car il n'y a pas de principes certains et rationnels sur lesquels la phylogénie puisse reposer, elle n'est qu'un champ ouvert aux spéculations de la fantaisie. Comment pourrait-il en être autrement, là où tout se fonde sur des présuppositions, auxcjuelles manque même le principe conducteur ?
Je ne voudrais pas que ma critique de la phylogénie (lonnAt lieu à un malentendu, .l'accorde complètement que, dans certains cas, il doit être possible de reconstituer avec quelque vraisemblance, l'histoire phylogénétiquc de petits groupes, dans le cas où certaines données paléontologiques appuirnt
les faits de l'anatomie comparée pure; et je ne fais pas non plus de difficulté pour reconnaître à une telle élucidation une certaine valeur en ce qui concerne la découverte future des vraies « lois » de la descendance, surtout si l'on ajoute à cela le peu que nous savons sur les mutations.
Mais avec la Phylogénie de grand style il en va autrement. Plus éloquemment que toute espèce de polémique, parle ici le fait d'avoir, par exemple, déjà « démontré » que les Vertébrés descendent : l^ de l'Amphioxus ; 2** des Annélides ; 3*^ des Vers du type Sagita ; 4^ des Arachnides ; 5^ du groupe crustacé des Limules et 6^^ des larves des Échinodermes ; — autant du moins que je connaisse cette sorte de littérature, avec laquelle, à la vérité, je ne suis pas très familiarisé. Emile Dubois-Reymond a dit un jour que la phylogénie de cette sorte possède à peu près la même valeur scientifique que les arbres généalogiques des héros d'Homère ; et je crois que nous pouvons sans réserve adhérer à cette opinion.