‹ La philosophie de la foi chez NewmanChapitre 3 sur 8 · EXAMEN · texte numérisé non relu

EXAMEN

A parcourir cette mosaïque de textes où se condense la pensée de Newman, je retrouve (on me permettra d'user ici de

Végotisme newmanien) l'impression étrange et complexe que me donne toute lecture directe et suivie de ses œuvres ellesmêmes : un « enchantement » perpétuel et croissant, mêlé à un malaise indistinct qui, lui aussi, va croissant, et qui survit, hélas! à l'enchantement. A chaque pas Nevvman me parait avoir raison, et linalementje ne vois guère comment ne pas lui donner tort. Où trouver la clef de ce mystère? De ce côté, je crois : constamment Newman se présente en psychologue avec des analyses merveilleuses de finesse et de pénétration, dont on jouit en psychologue ; mais hientot la psychologie se métamorphose insensiblement en philosophie. Or, cette philosophie est loin de valoir cette psychologie. Tant que Xewnian nous décrit comment il croit, môme comment Ton croit, tant qu'il analyse ce qu'il y a d'irrationnel, d'affectif et d'instinctif dans nos diverses croyances, on se sent émerveillé et convaincu. Mais bientôt il insinue — le plus discrètement du monde — que l'on fait bien de croire ainsi, que cela est naturel, donc légitime, que cette méthode de fait est la méthode de droit, la bonne méthode. Bref, la page se dédouble insensiblement et dédouble le lecteur en qui elle sollicite maintenant le philosophe après le psychologue. Dès lors, ou bien le philosophe se laisse surprendre, accorde à la théorie le bénéfice de la sympathie que le psychologue accordait aux analyses, et il s'endort dans l'admiration ; ou bien il se réveille, demande à revoir la question, et à la fin se trouve fort tenté de déclarer inacceptable en droit tout ce qui paraissait si juste en fait. Tout au moins veut-il séparer les fortunes d'une psychologie qu'il a déjà faite sienne et d'une philosophie qu'il veut reprendre et examiner ab integro.

Car il y a une philosophie chez Newman, chez cet homme qui fait profession de mépriser la philosophie. Sa doctrine, pour apparaître comme un pur amoncellement d'analyses, ne vise pas moins d'elle-même et comme objectivement, malgré son créateur, à être une synthèse explicative et justificative, bref un système — très un et très harmonieux au reste, mais d'une harmonie étrange et facilement déconcertante. Tout est ici mobile, ondoyant et complexe. Et c'est là l'originalité du Newmanisme : le système et son unité sont essentiellement

dynamiques. L'un et l'autre se meuvent, se déplacent et se retrouvent à chaque instant tout entiers dans chacun des détails de la doctrine, tota in qualihet parU^, où viennent converger, s'interférer et s'envelopper tour à tour les différents principes, qui prennent à chaque fois des aspects nouveaux et des illuminations nouvelles. Le tout donne l'impression d'un tissu aux rellets changeants et chatoyants, mais d'un tissu, c'est-à-dire d'une œuvre d'art où tout se tient.

Cette cohérence et cette unité dynamiques ne laissent pas d'inquiéter un peu, en même temps qu'elles ravissent. Quand il s'agit de comprendre l'unité d'un système statique, on pose immédiatement la question des « fondements », et pour peu que l'on ait affaire à l'œuvre d'un métaphysicien, l'on découvre vite l'assise métaphysique de l'édifice. Ici cette métaphore rigide de fondement serait déplacée, et l'on se fourvoierait, — du moins on nous le répète volontiers, — à rechercher une métaphysique newmanienne. Tout de même on aimerait à dégager, pour exploiter l'image risquée tout à l'heure, la trame qui porte, coordonne et maintient tant de lils divers. — Nevvman paraît très convaincu que le principe, le point de départ et le fond de sa doctrine se trouvent dans les données de l'expérience. 11 pense offrir ce que l'on appellerait en style comtien une doctrine positive de la foi. Et l'on nous célèbre beaucoup aujourd'hui, avec une émotion contagieuse, cette doctrine nouvelle, fondée sur les faits, rien que sur les faits, sortie de la pratique et faite pour la pratique, conformément aux dernières prescriptions des méthodes modernes, doctrine aux antipodes de ces systèmes de pensées abstraites, constructions vaines, jolies toiles d'araignée, etc. Ainsi aurions-nous suivi un ordre génétique en môme temps qu'un ordre analytique dans notre exposition, en allant de la psychologie de la foi à l'apologétique et à la théologie.

Oserai-je le dire? Je ne suis pas très convaincu du caractère expérimental de la synthèse newmanienne. D'abord je ne vois pas très bien Newman, pour Anglais qu'il soit, prenant en positiviste les faits pour des faits, sans y chercher une harmonie préétablie quelconque avec ses préjugés, ses « présumptions » et ses besoins. Je ne le vois pas, par exemple, occupé à nous

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faire une doctrine religieuse avec les méthodes expérimentales et le détachement des positivistes occupés aujourd'hui à nous construire une morale toute en faits objectifs. Je le verrais plutôt, — pour lui appliquer ses propres principes — , justifiant par l'analyse d'expériences personnelles une conception initiale de la foi admise une fois pour toutes. Son œuvre entière ne serait alors qu'un vaste « raisonnement par assumptions » avec, pour assumption fondamentale, le fidéisme pris comme doctrine et plus encore comme attitude. — Mais alors nous aurions très exactement le contraire d'une méthode expérimentale et d'une théorie positive, et il faudrait renverser l'ordre génétique : loin d'engendrer les doctrines, les faits leur seraient postérieurs et surbordonnés.

Cette interprétation aurait au moins l'avantage de donner une réponse à la question de fondement dans le système newmanien. 11 n'y aurait pas de fondement du tout, — j'entends de fondement objectif; car une théorie, ou plutôt une attitude personnelle, inspirant une méthode personnelle ne présente pas une assise objective suffisante," et ne fournit que pour les yeux l'équivalent d'un principe solide. Et c'est peut-être faute d'appui extérieur et antérieur où s'attacher que les doctrines se recroquevillent sans cesse les unes sur les autres, s'enveloppent les unes les autres, et donnent constamment l'impression obsédante d'un organisme mobile, lïuide et invertébré.

Il vaut donc la peine de justifier le semblant de paradoxe qui fait d'une théorie préconçue le point de départ d'une méthode et d'une doctrine où l'on ne parle qu'expérience. Justification facile d'ailleurs, et qu'il est piquant de rencontrer dans les apologies même du caractère expérimental de l'œuvre newmanienne, — dans le livre de M. Orémond par exemple. Ce livre s'ouvre par une étude extrêmement suggestive sur le « Dogmatisme » de Newman, où le grand homme est coquettement présenté sous un jour assez inattendu (p. 13-33). Cette très souple et très exigeante intelligence apparaît pleinement satisfaite de la foi du charbonnier. C;^ partisan du mhiimism, comme méthode de diplomatie apologétique vis-à-vis des dissidents, pratique pour lui-même et prêche aux fidèles un rnaximism intran-

si^eaiit. Il seaible qu'il n'y ait pour lui jamais assez do dogmes à croire, jamais assez de mystères et de miracles à accepter les yeux fermés. Tous les miracles, tous les dogmes, tous les rites prennent une égale valeur, une valeur absolue, se tiennent et constituent une façon de « bloc » intangible pour lequel il faut poser le « tout ou rien » quand on se trouve en face du libéralisme, du protestantisme, ou de la raison — car c'est tout un. Newman exaspère à plaisir cette raison, lui majore les difficultés de croire- (Cf. sa Question biblique), afin de lui imposer son ultimatum avec Tàpreté d'un Tortullien formulant son credo quia absurdum. Caria raison est l'ennemie-née de la foi. Elle est avant tout l'arsenal inépuisable des objections. L'Eglise, cependant, semble accepter son contrôle et lui donner vis-à-vis de la foi un rôle à. jouer, comme théologie et comme science ecclésiastique. A ce titre, et indirectement, Newman l'acceptera, mais visiblement à contre-cœur et par pis-aller, en dénonçant constamment l'absorption possible de la foi par la raison, cette milice d'occasion qui fait payer si cher ses services. Sans doute il a été théologien, il a même formulé une doctrine théologique aussi hardie que féconde, la doctrine du « développement ». Mais ce n'a été pour lui qu'un « expédient provisoire » pour retrouver la primitive Eglise dans une Eglise actuelle, et la foi immobile sous les formules mobiles (1). Ce service rendu, il congédie la théorie et n'y pense plus, sinon pour la diminuer et même la dédaigner. La foi doit se suffire à elle-même.

M. Brémond évoque malicieusement ici le cardinal Pie, pour le rapprocher de l'homme que les contemporains lui opposèrent si souvent. M. Brémond a raison, aucun dogmatisme ne fut plus voisin de celui du cardinal Pie que celui du cardinal Newman. Mais ces dogmatismes sont ceux d'esprits absolument opposés. Le cardinal Pie croyait à l'harmonie essentielle de la raison et de la foi ; ce n'est pas lui qui eût diminué la théologie ni regretté ce qu'il y a de rationnel dans la croyance : il eût plutôt exagéré en sens contraire. Au lieu que Newman est un croyant irréconciliablement hostile à la raison, dont il n'atlend guère que de mauvais services pour sa foi. — Dans la

[{) Cf. Essays crilical and histovical. Ed. 1871. 1, p. 281.

question actuelle du renouvellement des sciences ecclésiastiques, de leurs méthodes et de leurs positions, on peut se demander de quel coté seraient venues les plus grandes défiances : du cardinal théologien que sa théologie sans doute prévenait outre mesure contre des études où il dénouerait sans cesse le mauvais rationalisme, mais enfin qui croyait au hon rationalisme, ou du cardinal fidéiste pour lequel tout rationalisme est destructeur de la foi.

Or il y a dans le « Dogmatisme » de Newman autre chose qu'une anomalie piquante à souligner pour mettre en lumière la complexité d'une âme ondoyante. Je crois bien qu'il n'y a pas d'anomalie du tout, mais que nous sommes en présence du principe directeur de toute une vie et de tout un système, le principe même oii celui-ci et celle-là puisent toute leur unité. Parce qu'il était dogmatiste de la foi du charbonnier et craignait la raison, Newman devait se faire une théologie où la foi et la raison seraient deux facultés distinctes, sans compénétration aucune, la raison toujours tenue en laisse. Il devait se faire une apologétique où les raisons intellectuelles de croire seraient sans importance essentielle, en sorte que la foi ne fût aucunement liée au sort de ces raisons mômes, et que la '< logique » se bornât à permettre et laisser possible la foi, sans jamais aller jusqu'à pouvoir l'établir, ni par conséquent la renverser. Il devait enfin écrire une psychologie de l'inefficacité expérimentale de ces mêmes raisons intellectuelles de croire. C'est en ce sens qu'on peut envisager le fidéisme, c'est-à-dire une doctrine, comme l' « assumption » fondamentale d'un système aux allures empiriques, où les faits et leurs analyses, si fines et si déliées soient-elles, jouent constamment le rôle de « faits de justification », et jamais le rôle de faits positifs, de faits tout court. Ainsi, par une logique immanente, qui a bien l'air d'une ironie, la théorie expérimentale de la croyance sort d'une croyance préétablie, la croyance au fidéisme, croyance réductible comme les autres au désir de croire. Le fidéisme, chez Newman, est d'abord un besoin et nno attitude, puis une doctrine, puis une psychologie. Et c'est à chaque fois une philosophie protéiforme dont il nous vient à fixer et à examiner maintenant les principales métamorphoses dans les deux domaines de la raison et de la foi.

§ 1. — Le fidéisme dans la raison.

Fidéisme est presque un gros mot aujourd'hui. Il est désagréable à entendre et à prononcer. Il paraît une façon d'injure et de mauvaise vengeance intellectualistes, et j'ai un peu honte à le répéter après tant d'autres à propos de Newman. Mais comment l'éviter, s'il est le seul à exprimer, je ne dis pas seulement une impression inévitable, mais encore l'essence même d'une doctrine et d'une méthode : la doctrine d'une vérité indépendante du contrôle et des criteria de la raison, la méthode de procédés de connaissance étrangers à l'intelligence empirique, scientifique ou philosophique? Au reste, pourquoi récuser le fidéisme comme une injure? Il constitue une attitude très avouable : il est l'attitude fréquente du bon sens. Le bon sens est fidéiste et intuitionniste en morale et en religion ; et puisque c'est à la foi robuste et instinctive des esprits sans réflexion qu'on désire nous ramener, leur méthode n'a rien qui puisse déplaire outre mesure. Les philosophies du bon sens sont intuitionnistes et fidéistes ; celle des Ecossais, en particulier, l'était; et Newman, nous aurons à le remarquer plus d'une fois, a subi profondément, à son insu sans doute, et par ce qui de leurs doctrines était devenu monnaie courante, l'influence de ces théoriciens du bon sens. Avec eux et comme eux il réagit, quoique dans un autre domaine, contre les empiétements de la raison critique, contre la sécheresse intellectuelle du xviii^ siècle. Son point de départ en apologétique sera leur doctrine fondamentale du sens moral. Et ce ne serait pas, sans doute, un paradoxe de le considérer comme le dernier, et non le moins original, des Ecossais.

Mais il y a fidéisme et fidéisme. En particulier, entre le fidéisme qui n'est qu'une attitude, inconsciente ou consciente, et le fidéisme qui se veut prouver, il y a de la marge. On peut s'en tenir au premier comme solution personnelle de problèmes qu'on n'a pas le temps de résoudre soi-même, — et c'est le cas de la multitude, — ou que l'on ne veut pas essayer de résoudre, soit défiance du succès final, soit paresse en face de l'effort à faire, — et ce dernier parti est encore celui de bien

des intelligences vigoureuses. Mais essayer de justifier le tidéisme aux yeux même de la raison constitue un fidéisme vraiment systématique, de tous évidemment le plus intéressant, — et c'est celui de Nevvman. 11 faut bien se garder d'éliminer tout de suite ce système par une fin de non-recevoir, de dire, par exemple, comme on le fait trop souvent, qu'il recèle un cercle vicieux fondamental, celui qui consiste à démolir la raison par la raison. Au contraire, son effort est celui même de la critique la plus rationaliste. Avec celle-ci, il a le droit de demander à la raison d'explorer son domaine et d'en fixer les limites. La forcer à avouer son impuissance et son incompétence en certaines questions, si nombreuses et si importantes soient-elles, l'inviter à y « supprimer le savoir pour faire place à la croyance », selon la formule de Kant, cela n'est pas seulement de bonne guerre, c'est encore de très féconde dialectique. Ce n'est pas nécessairement prier la raison de se suicider, mais seulement l'inviter à renoncer à des ambitions inacceptables. Une justification rationnelle du fidéisme, môme intégral, n'est donc pas irrecevable a priori.

Reste à examiner celle que nous offre Nevvman, ou plutôt celle qui est engagée dans son œuvre, qui s'y trouve implicitement, selon le mode newmanien, et que nous allons maintenant dégager et expliciter. — Deux grandes thèses, aux variations indéfinies, me paraissent l'épuiser : 1° impuissance de la (( raison raisonnante », de la logique impersonnelle; 2*^ toutepuissance de la « raison croyante », si l'on peut risquer ce mot, et de la logique personnelle. Voilà qui nous offre une critique complète, on l'on peut espérer détruire, puisque l'on remplace. Sur les ruines de l'intellectualisme Newman pense élever un temple nouveau à la raison assagie et transformée. — Nous allons examiner successivement les destructions et les reconstructions.

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